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La coptologie comme passion

L'Yverdonnois Rodolphe Kasser a eu le privilège de traduire l'Evangile de Judas, une découverte archéologique majeure du XXe siècle. Parcours d'un érudit audacieux

Cet homme fait penser à un vaste site de fouilles archéologiques. On ressort de deux heures d'entretien avec l'impression d'avoir à peine effleuré la surface de son savoir, dense et multiple. Traducteur de l'Evangile de Judas, un texte qui vient de sortir de l'oubli où il était plongé depuis 1700 ans, Rodolphe Kasser est un coptologue mondialement connu. Fils d'un pharmacien yverdonnois, ce grand amateur d'archéologie a aussi étudié la théologie, la philologie grecque et le gnosticisme. Où donc faut-il commencer à creuser? Peut-être ici, à Yverdon, qui lui a donné le goût du passé. Le savant y est né en 1927. Agé de 18 ans, alors qu'il rentre du gymnase de Neuchâtel où il étudie, Rodolphe Kasser passe près d'un chantier non surveillé. C'est l'occasion de faire une petite incursion, et une grande découverte. «J'ai trouvé des fragments d'un vase celtique polychrome datant du IIe siècle av. J.-C.» Un objet rare, puisque la céramique celtique n'arbore pratiquement jamais de couleurs. A l'image de cette première trouvaille, la carrière de Rodolphe Kasser sera faite d'une série de coups de chance. Et d'une bonne dose de culot. «J'ai été parfois à la limite de la légalité pour trouver et conserver des témoins du passé», reconnaît-il volontiers en souriant.

Il se souvient. C'était en 1964. Kasser, fraîchement nommé professeur extraordinaire de coptologie à l'Université de Genève, avait été invité à séjourner à l'Institut français d'archéologie orientale au Caire sur l'invitation de son directeur, François Daumas. Il y avait rencontré Antoine Guillaumont, qui se languissait de ne pouvoir aller explorer le site supposé des Kellia – les premiers monastères chrétiens d'Egypte – comme le lui avait promis Daumas. Alléché, le coptologue genevois organise rapidement une expédition en Land-Rover qui les mène dans le désert de Libye, au bord du delta égyptien. Les Kellia, effectivement, sont au bout du chemin. Mais des bulldozers sont en train de détruire les antiques ermitages – les premiers ont vu le jour au IVe siècle – afin de libérer la place pour planter des cultures. Guillaumont réussira à faire stopper le massacre. Dès 1965, le site sera progressivement fouillé par la Mission suisse d'archéologie copte de l'Université de Genève, sous la direction de Rodolphe Kasser qui établira les études topographiques des Kellia.

Rodolphe Kasser est devenu un coptologue de renommée internationale. Cependant, à la fin de ses études de théologie protestante à Lausanne et à Paris, il souhaitait se lancer dans l'araméen, la langue de Jésus. En 1949, celle-ci était très à la mode. Tous les étudiants choisissaient cette matière. L'orientaliste André Parrot conseilla cependant à Kasser d'étudier le copte, la langue des anciens chrétiens d'Egypte. Bien vu: les papyrus coptes de Nag Hammadi venaient à peine d'être exhumés des sables. Ils allaient bientôt être considérés comme une découverte archéologique aussi importante que celle des manuscrits de la mer Morte. Après un premier contact avec Jean Doresse, éminent spécialiste des textes de Nag Hammadi, Rodolphe Kasser étudie le copte à l'Ecole pratique des hautes études à Paris de 1950 à 1953.

Il revient à Yverdon en 1953. Il laisse tomber le copte pour un ministère pastoral. Mais, en 1956, il fait une rencontre déterminante pour la suite de sa carrière. Ayant appris qu'un certain Martin Bodmer possédait des manuscrits coptes à Cologny, il demande à pouvoir les consulter. Le riche Zurichois, qui vient de commencer à collectionner des papyrus, lui accorde cette faveur. C'est le début d'une collaboration fertile. Kasser quitte le ministère pastoral et s'installe à Genève, où il est chargé de la publication de tous les manuscrits coptes de la Bibliotheca Bodmeriana.

En 1963, l'Université de Genève crée une chaire de coptologie, financée par le Fonds national de la recherche scientifique. Rodolphe Kasser l'occupera jusqu'à sa retraite tardive en 1998, tout en continuant à publier les manuscrits coptes de la Bodmeriana.

Professeur reconnu, il ne laisse pas tomber son dada: l'archéologie. Il la pratique en amateur et anime un groupe de volontaires à Yverdon. Grâce à sa vigilance, deux témoins importants du passé de sa ville natale ont pu être sauvés des pelles mécaniques: une barque gallo-romaine pratiquement complète et d'un type unique (IVe siècle ap. J.-C.) et une précieuse statue celtique (il n'en existe que trois spécimens en Suisse). Mais l'archéologie officielle, qui prend probablement ombrage de ses découvertes, lui met les bâtons dans les roues. Rodolphe Kasser est écarté du Musée d'Yverdon, où il occupait le poste de conservateur de la section historique. Son groupe d'auxiliaires, des passionnés d'archéologie comme lui, est dissous en 1998, et Rodolphe Kasser en garde une certaine amertume. «On m'a coupé mes moyens d'action», regrette-t-il. Car les volontaires effectuent un travail de repérage précieux, et les archéologues professionnels n'ont pas toujours le temps ni la possibilité de surveiller de près les chantiers de construction où des objets antiques peuvent être exhumés.

Heureusement, l'Evangile de Judas est arrivé comme un baume sur le cœur de ce vieux monsieur courbé par l'âge et la maladie. Certains ont beau insinuer que la publication de l'Evangile représente un négoce juteux, Rodolphe Kasser a la conscience tranquille: il a traduit ce texte gratuitement pour le compte de la Fondation Maecenas, propriétaire du manuscrit. C'est la passion qui l'anime, pas l'argent. Comme le Judas révélé par ce texte: s'il a trahi le Christ, c'est à sa demande et parce qu'il l'aimait, et pas pour quelques deniers. «L'Evangile de Judas confirme et clarifie ce que je pressentais, dit Rodolphe Kasser. Jésus savait qu'il allait mourir, mais il ne voulait pas que son arrestation provoque d'émeutes. C'est pourquoi il fallait que quelqu'un puisse conduire les soldats romains de nuit sur un terrain mal connu. Il valait mieux que ce quelqu'un soit un ami.» Après tout, sans Judas, il n'y aurait peut-être eu ni passion, ni résurrection, et donc pas de chrétiens. Ces derniers n'ont donc plus aucune raison de le mépriser…