«J’ai l’impression de vivre un film d’horreur sur lequel on mettrait «pause/retour rapide/play» depuis trois mois.» Sur l’écran, le visage d’Anna est pixélisé, mais au moins le son est bon – il n’y a pas de petites victoires, et il paraît qu’on s’habitue à tout. Face à sa caméra, elle réajuste sa frange noire comme dans un miroir et la bretelle d’un débardeur qui glisse sur son tatouage.

Son «film d’horreur» commence comme ça: Lausannoise d’adoption, Anna, 31 ans, est originaire de Linyi, dans la province de Shandong (est de la Chine). Son mari, Sébastien, 33 ans, est né à Yverdon et vit actuellement à Bâle, où il travaille dans une start-up de recherche pharmaceutique. Tous deux se réjouissent de rendre visite quelques semaines à la famille lors du Nouvel An chinois. Au programme: des retrouvailles avec une mère célibataire, une grand-mère octogénaire – et, bien sûr, avaler par dizaines leurs raviolis à la vapeur.

Le jour du départ, le 13 janvier, l’opinion publique s’inquiète encore bien peu de ce virus qui a pourtant commencé son travail de sape sur un marché de Wuhan, capitale de la province de Hubei, il y a plusieurs semaines. Les autorités annoncent un seul mort et les cas semblent rares: une soixantaine, dans une province de 11 millions d’habitants. Le chiffre sera par la suite largement mis en cause par des chercheurs internationaux, l’Imperial College à Londres estimant que le nombre de contaminations dépassait déjà probablement le millier dès la mi-janvier. Mais à ce stade, et en pleine période de fêtes, la Commission de la santé de Wuhan est formelle: aucune preuve claire de transmission entre humains n’a été établie.

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Dans les bagages, quelques masques, un peu de désinfectant

«Dans nos bagages, on avait bien quelques masques et un peu de désinfectant au cas où, raconte Sébastien en grattant (à l’écran) sa barbe de trois jours. Depuis Pékin, on a pris un vol intérieur pour rejoindre la famille d’Anna. A peine remis du décalage horaire, on s’est réveillés un matin et une partie du pays était en quarantaine.»

C’est que le 20 janvier, la Commission nationale de la santé annonce enfin à la télévision d’Etat que la transmission par contagion entre personnes est avérée. Dans les heures qui suivent, Pékin officialise le classement de l’épidémie dans la même catégorie que le SRAS de 2003, qui a traumatisé tout le continent.

«Il faut s’imaginer la scène: d’un coup, 24 heures sur 24, la télévision d’Etat diffuse des vidéos expliquant comment se laver les mains, comment porter correctement un masque, comment se faire livrer de la nourriture sans prendre de risque. Partout, des voitures circulent avec des haut-parleurs pour demander aux gens de rester chez eux, des messages incitant à rester à la maison sont affichés sur les murs. Le décompte des cas, des morts, des diagnostics en attente et des personnes guéries est omniprésent sur tous les canaux.»

«C’est comme ça, ici»

Pendant quelques jours, ils prennent leur mal en patience, dansent devant des jeux vidéo avec un tapis lumineux qui guident les pas des chorégraphies, prennent encore la voiture («désinfectée de fond en comble, jusqu’aux roues, avec un spray») pour rendre visite à la grand-mère.

Huit cents kilomètres ont beau séparer la famille d’Anna du marché couvert de Wuhan, l’étau se resserre progressivement. Pressé par la crainte d’un blocage indéterminé, le couple obtient dans la précipitation des billets pour le dernier vol Pékin-Zurich et refait ses bagages. «C’était peut-être le moment le plus stressant, mais ce qui m’a fasciné, c’est le fait que tout le monde avait l’air de savoir quoi faire. Dans la rue, c’est une mer de masques, chacun se désinfecte en permanence les mains», note Sébastien. «Quand le pouvoir central dit «Restez chez vous et faites ça», les gens font ce qu’on leur dit de faire: c’est comme ça, ici», tempère Anna.

Le 30 janvier, à la veille de leur départ précipité pour Zurich, ils réservent une nuit dans un cinq-étoiles où Anna a ses habitudes. Port du masque et prise de température sont obligatoires pour entrer dans le palace. Un personnel cordial mais réduit au minimum leur donne leur clé et la consigne de ne pas sortir. Ils embarquent finalement aux aurores, après que leur température a été prise avant les contrôles de sécurité de l’aéroport, puis une fois encore dans l’avion.

L’illusion de la sécurité

C’est dans les airs qu’ils mesurent la différence de perception du risque entre les passagers. «J’étais vraiment étonné de voir qu’après quelques heures de vol, les Européens ont commencé à enlever leurs masques et à se détendre, comme s’ils avaient laissé le virus derrière eux» note Sébastien.

«On est arrivés à Zurich le 31 janvier et personne ne nous a rien dit, s’étonne Anna. Le contraste était vraiment saisissant. Nous-mêmes étions très angoissés à l’idée d’être une menace pour les Suisses, donc nous avons appelé la hotline nationale qui venait d’être mise en service pour demander si nous devions nous mettre en quarantaine. Mais à cette époque, sans symptôme, ce n’était pas nécessaire, nous a-t-on dit. On a pris le train pour rentrer à Lausanne mais, par précaution, on a décidé de se mettre nous-mêmes en isolation pendant quatorze jours.»

Quelques jours après leur retour en Suisse, des symptômes préoccupants poussent Anna à appeler de nouveau la hotline de l’Office fédéral de la santé publique, qui lui conseille de contacter soit le CHUV, soit son médecin de famille pour se faire tester. Le CHUV lui annonce qu’elle peut se présenter aux urgences si elle vient directement à la réception, mais que l’attente sera longue. «J’avais envie de leur dire: «Je reviens de Chine; là-bas, si vous saviez, les hôpitaux vivent un chaos, je ne devrais même pas être autorisée à accéder aux urgences.» Elle prend finalement le parti d’aller chez son médecin de famille en taxi, «les fenêtres grandes ouvertes, en me désinfectant les mains trois fois».

«Plus on est prêts, mieux on le vit»

Son médecin est un homme d’un certain âge qu’elle apprécie grandement. «Il m’a fait faire le test avec un masque, oui, mais en petite chemisette et l’esprit bien léger, j’étais ultra-angoissée pour lui.» Elle obtient le résultat en 24 heures: il est négatif. Quand les symptômes se calment, sa vie reprend son cours. Celle du Covid-19 aussi.

«Les cas ont commencé à se multiplier en Italie, puis, bien sûr, au Tessin, poursuit Sébastien. On s’est mis à suivre les cartes avec un certain fatalisme. L’insouciance des gens nous semblait «hors-sol», on se demandait quand des mesures fortes seraient prises. Même s’il me semble trop facile de dire rétroactivement qu’on aurait dû agir plus vite: je me garde bien de tout jugement, je ne suis pas expert en politique de santé publique», nuance le Vaudois.

Anna, elle, flirte avec la colère. «Je constatais qu’en Chine il n’y avait plus ni masques, ni gel désinfectant et que la situation était catastrophique par endroits. Je disais à mes amis en Suisse qu’ils devraient se préparer: matériellement, physiquement et surtout mentalement. A rester à la maison pendant deux ou trois semaines – peut être plus. A endurer les frustrations: la première semaine, c’est dur mais c’est vivable; la deuxième semaine, on se tape sur les nerfs, on s’engueule et on ressort les sex-toys; la troisième semaine, on fait le deuil temporaire de certaines libertés. La seule façon d’y arriver vite est de convaincre tout le monde de faire la même chose en même temps; la solution tient en quelques sacrifices consentis par tous pendant quelques semaines. Je ne le dis pas pour faire la leçon à qui que ce soit mais pour expliquer que «ça n’arrive pas qu’aux autres». Plus on est prêts, mieux on le vit.»

«Ce n’est dans la culture de personne»

Quand la fermeture des écoles est annoncée, c’est le soulagement. «Jusqu’à ce que je voie encore tout ce monde dehors… Les autorités de Wuhan ont vraiment fait n’importe quoi et, aujourd’hui, tout le monde le sait. C’est gravissime et on ne peut plus rien y changer. Mais au moins, de Pékin à Hongkong en passant par Séoul et Taïwan, les gens ont tiré les leçons des épidémies précédentes. Ils savent comment désinfecter leur intérieur, leurs achats, leurs mains, leur téléphone, tout. Ils savent qu’appuyer sur le bouton du passage piétons présente un risque, par exemple, tout comme mettre sa main sur un banc public puis se frotter les yeux. Nous ne sommes pas nés avec ces connaissances: on les a apprises, et elles peuvent servir à tous les autres pays. On devrait faire ce même travail pédagogique ici. Aux Occidentaux qui estiment que «ce n’est pas dans [leur] culture», je voudrais dire: ce n’est dans la culture de personne.»

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Il y a dix jours, Anna est malgré tout allée voir sa belle-mère pour l’anniversaire de Sébastien, à Yverdon. Tous les deux portaient un masque, et dans le train les regards moqueurs les ont suivis. «Un homme m’a dit de rentrer chez moi avec ma paranoïa – au passage, je suis désormais une citoyenne suisse», lance-t-elle entre rire et soupir, derrière ses lunettes à montures noires.

Et maintenant? «En Chine, ma mère est toujours confinée et je parle avec elle une heure chaque jour. Avec un peu de chance, en 2021, on retournera passer le Nouvel An chinois là-bas, manger des raviolis et danser sur un tapis lumineux.» Dans son appartement lausannois, la sonnerie retentit. «C’est le livreur qui apporte mon jeu de société!» Pour ouvrir la porte, elle enfile une paire de gants, qu’elle gardera pour ouvrir et jeter la boîte ensuite. De retour devant l’écran, elle réajuste ses lunettes et lance: «N’oubliez pas de désinfecter les vôtres! On les touche sans arrêt, c’est un vrai piège.»