Lorsqu'on se risque à pointer le bout de son nez dehors, on les aperçoit en train de pédaler à toute allure dans les rues désertées par la majorité de la population. Acculés sur les pistes cyclables, casque vissé sur la tête et sac isotherme accroché dans le dos, les livreurs à domicile continuent, malgré le confinement, de sillonner la Suisse pour honorer des commandes en tout genre.

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Les pizzas, les hamburgers, les sushis – très consommés dans le monde occidental en période de stabilité – sont devenus des denrées rares. Alors qu’à ce jour le peuple helvétique ne connaît pas de pénurie alimentaire, comment trouver un équilibre entre des habitudes confortables et la nécessité de se nourrir? Est-ce que le consommateur doit accepter de se restreindre et ainsi limiter le risque de contamination pour les livreurs, souvent sans protection? A l’inverse, si l’on choisit de soutenir les restaurateurs en faisant appel aux sociétés de livraison, doit-on penser que l’on contribue à la propagation du virus?

Non à l’anxiété, oui aux précautions

Un cuisinier dont les mains sont mal lavées, un échange de proximité, un scooter mal entretenu, des touches de digicode non nettoyées, une poignée et des boutons d’ascenseur rarement désinfectés, idem pour la sonnette de l’appartement de destination de la commande, sont autant de nouveaux éléments qui composent l’incroyable parcours du combattant d’un livreur. Digne d’un scénario d’Alfred Hitchcock, cet enchaînement d’événements fait partie du quotidien de ces travailleurs de l’ombre.

Pour Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale à l’Université de Genève, l’éventuelle contamination par voie manuportée n’est pas son obsession et demeure, selon lui, assez peu reportée dans la littérature scientifique et médicale. «J’ai l’impression nous nous sommes beaucoup focalisés sur cette voie de transmission à cause de la pénurie de masques. Le message officiel ne pouvant être délivré, parce que le reste ne suivait pas derrière, il s’est focalisé sur l’hygiène des mains. Entre un virus moribond qui survit mal sur une surface plane et la contamination effective d’une personne, il y a quand même un pas.»

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Cela étant rappelé, l’épidémiologiste genevois insiste quand même sur le fait que le personnel de restaurant doit préparer les plats avec des gants et un masque de protection afin d’éviter que des gouttelettes de postillon ne retombent sur la nourriture par la force de gravité. Même constatation pour les livreurs qui font partie intégrante de la chaîne d’élaboration des repas.

Aucun contact avec les clients

«En prenant ces règles d’hygiène au sérieux, ces commerces peuvent subsister. Nous ne pouvons pas nous permettre de paralyser ce type d’activité économique a minima sans avoir davantage de preuves scientifiques sur la place de la contamination manuportée dans cette pandémie.» Afin d’éviter tout contact par voie respiratoire, Antoine Flahault rappelle que le livreur ne doit en aucun cas se voir ouvrir la porte d’un domicile ni entrer en contact avec ses clients.

«Une fois le colis livré, si la personne est mal à l’aise avec cette situation, qu’elle n’hésite pas à passer une lingette alcoolisée sur l’emballage de livraison et qu’elle se dise qu’en réchauffant les aliments au four, elle tuera instantanément le coronavirus très sensible à la chaleur. La première règle de bon sens reste donc de ne pas céder à une anxiété irraisonnée.»

Entre sociétés de livraison et restaurateurs: l’entraide

Vincent Moret, COO de Hop Delivery, prend évidemment très au sérieux la sécurité des livreurs, qui est un des atouts majeurs pour le bon fonctionnement de son entreprise. «Pour des questions opérationnelles et surtout sanitaires, nous ne pouvons nous permettre qu’un des Hoppers soit contaminé.» L’entrepreneur collabore en toute transparence avec les membres de son personnel et les autorise à ne pas venir travailler en cas de doute.

Quant aux 40 livreurs en activité, ils sont tous équipés de masques et de gants durant les différentes étapes de la livraison. «Nous ne plaisantons pas avec ces principes de base et effectuons même des contrôles ponctuels. Le fait que la situation mette à notre charge l’approvisionnement de la population signifie que les livreurs doivent être équipés et ce, malgré la pénurie des moyens de protection. Nous avons pris cette décision et nous l’assumons.»

Le principe moral le plus fondamental est de ne pas faire courir à autrui un risque qu’il n’a pas lui-même accepté.

Bernard Baertschi, maître d’enseignement et de recherche à l’Institut d’éthique biomédicale de l’Unige

A plein régime

Avec plus de 70 commerces de bouche à son actif, la société de livraison tourne à plein régime et reste le dernier véhicule pouvant permettre aux patrons de restaurant de survivre à la crise. Ces derniers ont vite réalisé qu’ils ne pouvaient plus exercer leur métier normalement. Vincent Moret et son associé Alexandre-Martin Simon ont donc décidé d’adapter une tarification spéciale à l’ensemble de leurs partenaires pendant toute la période de crise.

«Conscients des problèmes auxquels nos partenaires allaient être confrontés, nous avons adapté nos commissions. Notre courtage passe à 9% par commande, avec en plus une mensualité de 100 francs. Cette nouvelle procédure permet aux restaurateurs de maximiser les revenus provenant des livraisons, de couvrir un minimum leurs charges et ainsi de sauver les meubles.»

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Intérêt communautaire et entraide

Pour les fondateurs de Hop Delivery, la notion d’intérêt communautaire et d’entraide est très importante. Même s’ils répondent aux nouvelles attentes des clients en s’adaptant aux problématiques actuelles, ils estiment qu’en période de crise, une entreprise doit développer un vrai partenariat. «C’est une question d’éthique», précise l’intéressé.

Justement… quelle est notre responsabilité en tant que client? Bernard Baertschi, maître d’enseignement et de recherche à l’Institut d’éthique biomédicale de l’Université de Genève, établit une différence entre une personne âgée qui dépend des sociétés de livraison pour sa survie et celle dont la simple envie est de consommer une pizza. «Quel que soit le cas de figure, le principe moral le plus fondamental est de ne pas faire courir à autrui un risque qu’il n’a pas lui-même accepté. Dans la mesure où un client commande de la nourriture et que la personne qui la transporte accepte de la livrer, on peut considérer cela comme un contrat commercial.»