Si l’on compare Brad Pitt dans Thelma & Louise avec l’homme qu’il est aujourd’hui, trente ans plus tard, on note évidemment les signes de l’âge sur son visage. Mais on s’aperçoit aussi que son buste a changé: il a pris de la masse musculaire au niveau des pectoraux, des bras et du ventre. «Le muscle masculin et l’entretien corporel se sont imposés très largement dans les représentations comme des normes dominantes ces dernières décennies, principalement par le biais de la culture américaine», confirme Nicolas Bancel, historien français, qui enseigne l’histoire et l’anthropologie du corps à l’Université de Lausanne. Selon lui, la différence est flagrante avec les acteurs des années 1950, des hommes virils qui n’ont pas la musculature voyante – plaquettes de chocolat, biceps dévoilé, épaules carrées – des vedettes de cinéma d’aujourd’hui.

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Plusieurs sources sont à l’origine de ce modèle esthétique: les préoccupations de santé et de jeunisme incitent les hommes à s’entretenir pour être capables de performances toujours renouvelées, tant professionnelles que sexuelles. A partir des années 1990, avec le succès commercial des salles de fitness, le culturisme s’est aussi considérablement développé. «Le muscle en tant qu’attribut de la virilité masculine se lit déjà dans l’Antiquité grecque, avec les athlètes et les personnages mythologiques. Puis il émerge à nouveau en Europe, au XIXe siècle, au moment de la révolution industrielle» explique le philosophe français Bernard Andrieu, directeur de l’Institut des sciences du sport-santé et professeur en sciences et techniques des activités physiques et sportives à l’Université de Paris. «Le muscle devient séparé du travail de la force pour devenir quelque chose d’athlétique, à partir du moment où les machines remplacent les hommes.»

L’image de l’hétérosexuel musclé devient un créneau contesté. Si certaines femmes sont encore attirées par ce schéma traditionnel, les muscles n’ont plus la cote chez les féministes pour lesquelles la peur de la violence est associée à la force

Bernard Andrieu, philosophe et spécialiste du corps et de la santé

La gonflette d’Arnold Schwarzenegger n’a pas la cote pour autant: un renforcement équilibré de l’ensemble des chaînes musculaires est privilégié. «Mes clients veulent une allure athlétique, une poitrine ferme, des abdos mieux dessinés. La pression esthétique devient perceptible, observe Jérémy Peltier, coach sportif à la tête de sa marque éponyme qui travaille entre autres au Beau-Rivage Palace de Lausanne. Les hommes qui viennent me voir ont souvent un objectif caché: leurs imperfections les fragilisent au quotidien, surtout face aux réseaux sociaux qui imposent la dictature du corps parfait. Même les hommes de plus de 50 ans ont des références physiques assez élevées, comme l’acteur Daniel Craig.» Cette quête plus énergétique et globale du corps se tourne vers des pratiques complètes type cross-fit, pilates, yoga ou natation, pour ressentir les sensations d’un corps harmonieux et durable.

Séduction et domination

Selon Nicolas Bancel, cette valorisation du muscle participe aussi d’un processus d’individuation en jeu dans nos sociétés contemporaines. La maîtrise de son corps serait une démarche narcissique permettant d’exercer un auto-contrôle sur sa propre masse corporelle et, par métaphore, de maîtriser sa propre vie ou son destin. Face à l’insécurité généralisée tant au niveau professionnel que social avec l’éclatement des normes familiales ou encore les transformations des identités de genre, cette focalisation sur un corps viril peut être vue comme une forme de réaffirmation des normes masculines de plus en plus critiquées.

Cible de ces nouvelles tensions, Vincent Cassel a été récemment critiqué par des internautes féministes outrées par la campagne que l’acteur français a réalisée pour une marque de mode avec son épouse, la mannequin brésilienne Tina Kunakey. Les affiches réveilleraient le cliché des hommes virils, musclés et âgés typique du modèle patriarcal. L’auteure suisse Mona Chollet déplorait sur Twitter que les publicités The Kooples perpétuent le double standard de la séduction et de la domination de l’homme par l’âge dans le couple. «L’image de l’hétérosexuel musclé devient un créneau contesté, analyse Bernard Andrieu. Si certaines femmes sont encore attirées par ce schéma traditionnel, les muscles n’ont plus la cote chez les féministes pour lesquelles la peur de la violence est associée à la force.» La question du muscle devenant donc un motif de fracture entre les hommes qui cultivent leur signe de virilité et ceux qui les neutralisent pour tendre vers une neutralité de genre.

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