Reconnaître la nationalité d'un touriste rien qu'à sa manière de tâter un bibelot? Même avec des boules Quiès dans les oreilles, Alessandra Sinico, 38 ans, gérante à Vérone de la boutique Juliet, y réussirait. La cliente décontractée qui sourit en mettant des croix sur une liste de prénoms? «C'est une Sud-Américaine qui cherche des attentions pour sa famille.» Un homme pressé, l'âme en peine? «C'est un Italien qui accomplit son devoir: Passer par Vérone sans acheter un souvenir, cela ne se ferait pas!»

Alessandra Sinico prend autant de plaisir à vendre des bibelots qu'à observer les gens. Le monde marchand, cette fille d'épiciers l'a dans la peau. Les Allemands et les Suisses? «Ils restent sur leurs gardes: ils soupçonnent la combine, ils marchandent; finalement, ils achètent peu. Peut-être parce qu'ils savent qu'ils reviendront bientôt au pays des vacances.» Quant aux Japonaises, elles sortent du lot avec leur goût pour les objets contemporains. «Elles délaissent les statuettes qui changent de couleur quand il pleut. Grâce à elles, je me fais plaisir quand je me fournis auprès des grossistes.»

Ce forçat du travail passe 60% de son temps dans son magasin consacré à Roméo, Juliette et à toutes sortes d'objets en forme de cœur. Le job lui rapporte un salaire annuel brut de 40 millions de lires. A cinq minutes de là, elle possède un espace galerie d'accessoires d'avant-garde que fréquente le Tout-Vérone. Jusqu'aux dernières élections, son mari occupait le poste très en vue d'adjoint au maire, en partisan de la Lega. Aujourd'hui, monsieur se remet de sa récente veste. Et madame développe le concept Juliet, secondée par cinq employés. Le soir, elle entraîne son époux vers les vernissages, les arènes ou au théâtre. Elle est encore sous le charme de la New Shakespeare Company, de passage «avec une Juliette explosive, une nana volontaire, pas bourgeoise pour un sou, rien à voir avec la victime romantique». Ses dernières vacances? Nouvel-An à Madrid et Bilbao où s'ouvrait le nouveau Musée Guggenheim.

La boutique Juliet existe depuis le 24 janvier 1997 seulement. Dans la cour de la maison de Juliette, au pied du célèbre balcon, elle occupe une position stratégique. Son succès fait des jaloux parmi les kiosquiers de la Piazza delle Erbe. Mais voilà, avant Alessandra Sinico et ses trois amis patrons de l'affaire, personne n'avait pensé à transformer le petit local servant de dépôt au théâtre voisin. Très détachée, le sourire barré d'un appareil dentaire, Alessandra Sinico observe l'état du monde économique de derrière sa caisse, l'ordinateur à portée de main pour la mise à jour du stock. «Les Russes sont de piètres clients. Ils ressortent avec une carte postale, et encore. En ce moment de leur histoire, ils ne pensent qu'aux signes extérieurs de richesse. Ils se saignent en fringues et en autos. L'envie de décorer leur maison, d'enrichir leur intérieur, ça leur viendra plus tard.» Pour elle, ces gens venus d'ailleurs sont les figurants d'une vaste comédie où l'accessoire principal est le porte-monnaie. Elle guette leurs réactions pour orienter les acquisitions. «Encore un Homus italicus qui craque pour la carte postale du stade de Vérone. En recommander, même si elles sont hideuses. Encore un groupe d'ados espagnols qui s'enthousiasment pour les tee-shirts taille fillette: une mode est en train de naître. Ces jeunes n'achètent pas pour leur petite sœur, mais pour mouler leur anatomie dans un maillot qui s'arrête au-dessus du nombril.» Autre urgence: rappeler la maison de disques qui tarde à livrer ses Roméo et Juliette de Prokofiev. L'œuvre est à l'affiche des arènes en août: elle doit figurer chez Juliet, au coin opéra et musique.

Alessandra Sinico ne prend jamais sa pause de midi: elle saute le repas et compense par du café. Quand elle traverse la zone piétonne sur ses talons, elle en profite pour parler à son portable. En passant, elle pourrait faire escale dans son appartement qu'elle adore. Un espace de 70 m2 sur les toits, juste à côté de Juliet, avec vue sur les collines. Elle l'a aménagé avec son mari qui, sans être comme elle licencié en architecture, partage son goût pour l'aménagement d'intérieur. «Dans notre tiroir secret, il y a le projet de rouvrir une galerie d'art, comme avant l'élection de mon mari», rêve-t-elle. Pour le moment, elle ne trouve pas le temps de s'attabler à la «table récupérée» de la cuisine, ni celui de paresser sur le divan Le Corbusier. Depuis que leur chien est mort, le couple travaille encore plus.

Les préoccupations ne manquent pas. Par exemple, élargir le thème de sa boutique consacrée aux amants de Vérone et aux cœurs. Car, si Juliette a toujours la cote, on ne peut pas en dire autant de Roméo. Le prince charmant est à la baisse. Et Shakespeare, champion incontesté de la promotion touristique de Vérone depuis cinq siècles, est détrôné. Par un certain DiCaprio – alias Jack – qui, avant d'être consacré dans Titanic, avait incarné un remarquable Roméo au cinéma.

L'année dernière, quand la première jeune fille a fondu en larmes au milieu de la boutique, parce que chez Juliet on était en rupture de posters, Alessandra Sinico a pensé à un caprice. Mais la scène se répétant, elle a suivi le filon de la Leonardomania. Du jamais vu. «Je crois toujours que le phénomène va retomber, mais il tient et je repasse mes commandes», s'étonne celle qui passe pourtant pour une experte.

Existe-t-il un après-Leonardo pour Juliet? Quand Alessandra a proposé à ses patrons d'introduire des objets érotiques sur ses rayons, elle a heurté leur sensibilité catholique. «Vérone est une cité très avancée au niveau de l'urbanisme. Mais à la traîne côté mentalité», commente-t-elle. Sans se laisser démonter par ce veto, elle a cherché, cogité, réfléchi. Et fini par trouver celui qui remplacera DiCaprio, le moment venu. Champion de l'amour urbi et orbi, il sera star en l'an 2000 après Jésus-Christ. Qui ça? Mais Karol Wojtyla, voyons. Et il se trouve justement que les patrons de la boutique Juliet ont bâti leur fortune sur la production de souvenirs pour le Vatican. L'arrivée du pape – ou plus exactement d'objets dérivés de sa personne – dans le temple de Juliette, c'est donc pour bientôt.