Les crampons des chaussures de golf crissent sur les allées de bois: c'est jour de compétion au Golf-Club de Crans-sur-Sierre. Deux cent quarante joueurs amateurs sont inscrits. L'atmosphère est traqueuse. Golfeuses et golfeurs, la soixantaine chic, sont ici en vacances mais on l'oublirait presque tant la passion du jeu rend les mines concentrées. Guillaume Rey, 15 ans, assis sur un banc, se laisse rôtir par le soleil en attendant d'être appelé à la tâche. Il n'est pas joueur, il est caddie. Son rôle? A première vue, tirer le lourd chariot de clubs que le joueur utilisera pendant la partie. Mais pas seulement. A y regarder de plus près, le caddie se révèle être l'ombre du golfeur, son conseiller, son confident aussi parfois. Guillaume assume avec détachement. Venu là pour l'argent de poche, comme son oncle, ses cousins, ses frères et sœurs avant lui, il s'est laissé gagner – et c'est une surprise – par l'attrait particulier du golf. Membre des juniors de Crans, il joue chaque semaine. En juillet-août, il attend, stoïque, la fin de sa journée de caddie pour tirer quelques balles.

«Guillaume, andiamo.» Guillaume se lève et suit son client à pas rapides vers la zone de jeu, le fair-way. Marcher vite est un des signes distinctifs du golfeur. La partie commence à 14 h 10, les retardataires écopent de deux points de pénalité. «Guillaume est un bon, c'est rare» glisse le joueur, toujours en italien. Les touristes transalpins représentent facilement 70% de la clientèle de la station au mois d'août. Sous sa casquette, Guillaume a pris le masque impassible du parfait caddie. Il accompagne le Signore pour la deuxième fois. Peut-être deviendra-t-il un client régulier. Les golfeurs demandent nommément au caddie-master – le responsable, la figure de proue de tout club de golf – de pouvoir jouer avec tel ou tel caddie – un peu comme chez le coiffeur. Sur les 40 caddies en activité pendant l'été – moyenne d'âge 12 ans – une petite concurrence s'installe donc. Mais la partie a commencé. Et plutôt mal pour il Signore. Le hasard des inscriptions le met face à trois élégantes italiennes, la soixantaine libérée. L'une d'elles, Gênoise, est une acharnée. «Elle a 13 de handicap ou quelque chose comme cela» chuchote Guillaume admiratif. Pour les non-initiés, un joueur débutant démarre sa carrière avec 36 de handicap. Le client de Guillaume est descendu à 30. La canicule fait bouillir l'air ambiant. Les quatre golfeurs n'en ont cure. Deuxième trou du parcours: le Signore se concentre, il s'agit de rattraper son premier tir qui n'a pas bouleversé l'histoire du golf. Premier essai dans le vide pour sentir la pente, tâter la balle et puis, pan, c'est parti. Silence, la balle atterrit. «Bravo» lancent les dames. La balle a pénétré le green, la zone rasée à ras qui entoure le trou. Guillaume ne bronche pas. Le geste précis, rapide, il prend le club des mains de son client, le replace dans le chariot et se hâte vers le green pour le prochain coup. Là, toujours en silence, telle une assistante médicale en pleine opération chirurgicale, il choisit parmi les 14 clubs à disposition, celui qui servira le plus la situation et le joueur. «Plus le club est à angle fermé, plus la balle va loin», a-t-il juste le temps d'expliquer avant que son client ne se mette en position pour tirer. Silence et immobilité sont de rigueur à ce moment-là. Le trou est manqué de peu. La partie dure depuis une heure. Un 18 trous se parcourt en quatre heures et demie.

«Où est tombée la balle?», Guillaume se raidit. Repérer la balle, c'est son job. Elle est là-bas, à côté de celle de la Signora. Le Signore regarde Guillaume avec des points d'interrogation dans les yeux. Guillaume, très pro, lui mime avec la main, le relief de la pente. Le message est passé. La balle aussi. «Guillaume è un bravo caddie». La remarque est approuvée par les trois dames: «Les caddies ne sont plus ce qu'ils étaient. C'est terrible d'en voir traverser le green n'importe comment, de faire de l'ombre sur la balle ou sur le trou…» soupire la Gênoise. Il y a vingt ans, le Golf-Club de Crans employait 120 caddies. Leur nombre a fondu comme glace au soleil avec l'apparition du redoutable chariot électrique. Un petit moteur incorporé et plus besoin d'un petit moussaillon pour porter les clubs. Pour être le plus souvent aisés, les golfeurs n'en apprécient pas moins les petites économies. Un caddie coûte à Crans 25 francs sur un parcours de 18 trous.

Devenue moins nécessaire, la fonction a perdu de son lustre. Il fut un temps où les caddies suivaient chaque matin des cours de formation. Un surveillant-caddie suivait les parties de loin et les mauvais diables se voyaient rétrograder de la première à la deuxième classe avec un franc de retenue sur la paie. Aujourd'hui, les plus grands prennent les petits sur quelques parcours et puis vogue la galère. Un petit fascicule sur les règles à respecter par tout bon caddie est toutefois toujours distribué aux nouveaux arrivants à Crans. La brochure date encore de l'Age d'or. Guillaume sourit: «Le caddie y est décrit comme un esclave. Heureusement, les rapports avec le client ont radicalement changé. Les golfeurs odieux avec leurs caddies sont très rares. J'en ai connu. Dans ces cas-là, je reste calme et je me réjouis secrètement quand il rate une balle.»

En quelques saisons de pratique, Guillaume a visiblement acquis le flegme que l'on dit britannique. Les originaux qui surgissent sur le green en tenue de Tintin, les couples qui se livrent à des scènes de ménage digne de «Qui a peur de Virginia Woolf», les hargneux qui déversent leur bile sur les caddies: rien ne semble l'éloigner de sa passion pour le jeu. La compétition ne l'intéresse pas. Il se projette plutôt en ingénieur imaginant un nouvel alliage pour les têtes de club. «Caddie, où est la balle?». «Dans les buissons, Signore.» «Aïe.»