«Je suis guide au Château de Chillon depuis vingt-trois ans», énonce Trudy Brun, les yeux clos, le menton légèrement levé et l'index tendu vers un ciel pris à témoin. La phrase lâchée et c'est toute l'épaisseur de l'expérience acquise qui se fait palpable dans l'air brumeux de ce jour d'août. Trudy savoure l'impact, amusée. Elle est la doyenne des quatorze guides en exercice à Chillon. Toutes des femmes. Quand on s'étonne de cette gynocratie, Trudy tout comme l'intendant responsable du lieu, Robert Herren, répliquent avec conviction qu'un homme risquerait de perturber l'équilibre du groupe.

Ce matin, elle a du temps pour parler: son planning ne comporte que deux visites dans l'après-midi. Petite journée. Trudy n'apprécie guère. Le régime normal de la saison estivale affiche huit à dix tours par jour et par guide. Mais début août connaît traditionnellement un reflux de vacanciers. Elle attend, assise, à la taverne en face du château. Cela la rend nerveuse. C'est qu'elle a besoin du contact avec le public. Au point de ressentir un manque durant l'hiver quand elle décroche. De décembre à mars, le Château de Chillon fonctionne sans guide.

Quand Trudy s'est présentée au château en 1976, elle cherchait un passe-temps pour varier ses journées de mère au foyer. Deux décennies plus tard, le métier de guide la cheville au corps. On le devine à l'entendre évoquer ces cassettes qu'elle avait enregistrées pour former les nouvelles recrues. «Mais j'ai abandonné le système. On se retrouvait toutes à déclamer le même discours. Chacune doit au contraire trouver son propre style.» Un trac effroyable a marqué le baptême de Trudy. Sans avoir été prévenue, elle s'est retrouvée face à quarante Américains. Propulser par surprise la débutante dans l'arène est, semble-t-il, un vieux truc du métier. Depuis ce test remporté comme un critérium cycliste, la guide a enchaîné les saisons. Elle fait partie du groupe des «langues européennes» de la maison. Elles sont sept. Cinq autres se réservent les touristes nippons. Trois autres, les Chinois et les Russes.

Le reste de l'année, Trudy vend du vin dans les foires. Mais ce sont ces heures passées à déambuler dans les souterrains du XIIIe siècle qui la rendent loquace. «Je cherche à rendre le Château de Chillon vivant, à faire voir ce qui est invisible.» Parfois, à la fin d'une visite, les touristes applaudissent. A la façon dont la guide évoque ces marques de gratitude, on comprend qu'elle débute chaque visite comme un artiste entre en scène. Elle doit, elle aussi, jauger le public en un clin d'œil pour mieux le capter par la suite. Son numéro change selon l'âge, le degré de fatigue, la nationalité des interlocuteurs. Face à un groupe d'adolescents difficiles, elle se donne un quart d'heure pour les gagner à sa cause.

«Les ex-Allemands de l'Est sont très documentés sur la région, l'histoire du château, la maison de Savoie. On sent qu'ils ont lu avant de venir.» Il faut savoir répondre aux questions des connaisseurs, divertir ceux qui ne le sont pas. Les Américains seraient moins bibliophiles et plus avides d'anecdotes piquantes sur la vie au Moyen Age. Or Trudy aime par-dessus tout cet aspect de l'histoire. L'accumulation des dates ou la typologie des frises ne l'émeut pas. Pas question d'endormir son cher public avec des pensums scolaires. L'exactitude historique est néanmoins scrupuleusement respectée: chaque hiver, les guides sont conviées à des conférences thématiques de mise à niveau.

14 h: la trentaine d'Américains prévus arrive avec une demi-heure d'avance. Direction, la prison du château. Trudy a fait chuter sa voix d'une demi-octave pour mieux la porter au loin. Comme pour un one-woman-show, elle soigne ses chutes: chaque intervention se conclut par une blague, facile, mais qui fait mouche à chaque fois. Les rires sonores des Américains la comblent d'aise. Quarante-cinq minutes plus tard, un nouveau groupe d'Américains se place sur la ligne de départ. «Ils sont épuisés», juge tout de suite Trudy. En effet, ils arrivent de Zermatt. «Demain, on part pour Paris en car», lance un monsieur à casquette, dans un sourire tendu. Trudy cajole son troupeau: «Rassurez-vous, vous êtes à cinq minutes de votre hôtel, à Montreux.» Et elle redémarre: mêmes blagues, mêmes inflexions de la voix pour amener la chute et les rires. Le public est ravi. «She's great», chuchotent deux vieilles dames à la permanente blanche ultra-frisée.

La fin du tour arrive. Les Américains sont connus pour donner des pourboires. Les billets de un dollar circulent. Au-delà de ces petits plus, les guides ont longtemps été rémunérées selon le nombre de touristes guidés. «Chacune versait son gain dans un pot commun. Le soir on se partageait le total.» Histoire de ne pas léser celles qui ne se seraient vu confier que des petits groupes. Les séances de comptage et de recomptage dans le local exigu des guides devenaient souvent laborieuses. Le système n'est plus. Place à la rémunération forfaitaire. Trudy apprécie la simplification mais constate avec regret que la solidarité a quelque peu baissé parmi ses collègues. Mais le public, lui, est toujours là. Avec ses rires et ses questions concentrées auxquelles Trudy répond par un «nous» flatteur: «Nous avons commencé une nouvelle phase de restauration, nous veillons à la sécurité, etc.» Chillon est à elle. Il ne faudrait pas l'oublier.