On a longtemps associé les heures consommées passivement devant la télé à un tue-l’amour. Comparé les couples qui y passaient leurs soirées à l’image pas très glam des Bidochon. Mais ce temps est révolu. Ils sont désormais des millions à se retrouver pour visionner leur série préférée plutôt que d’aller marcher, se payer un restaurant ou faire un Taboo entre amis. Ensemble, en décalé, en mangeant ou avant d’aller dormir, sur une tablette ou sur l’écran d’un ordinateur, au fond du lit ou vautré dans le canapé du salon, chacun cultive ses habitudes de serial lovers.

Un univers partagé

Marie, 58 ans, et Yves, 60 ans, ont une longue liste de séries derrière eux, toutes regardées à deux. Homeland, House of Cards, Downtown Abbey, Happy Valley, The Killing, Broadchurch, NCIS, Six Feet Under, les Experts. «On enchaîne des épisodes presque tous les soirs. Depuis quelque temps, sur une tablette, confortablement installés sous la couette, explique Marie. A la fois pour partager une activité et pour le plaisir.» Dans un quotidien séparé, enquiller les saisons de Narcos, c’est aussi une manière de se retrouver et de ressouder des liens parfois distendus. «C’est du temps passé ensemble», expliquent Alix et Jo, jeunes mariés de 27 ans qui visionnent rituellement au moins deux épisodes par jour. «Lorsqu’on commence une série, on les enchaîne pas mal jusqu’à la fin. La télé tout seul, c’est pas très drôle. A deux, c’est mieux, on peut partager nos ressentis et critiquer ce qu’on a vu.»

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Critiquer, en parler, en débattre. Les réactions que provoquent les séries et leurs personnages exercent de fortes stimulations au sein du ménage. «La série peut être un support de conversation sur des thématiques de vie en commun. Certaines problématiques fictives peuvent ainsi résonner chez le couple dans la vraie vie», explique Clément Combes, docteur en sociologie à l’Université de Grenoble, spécialiste de la consommation des séries TV dans nos sociétés.

J’aime bien regarder une série à deux pour pouvoir partager les émotions qu’elle provoque

Dès le début de leur relation, Charlotte et Aurélie ont pris l’habitude de suivre une série ensemble, au rythme de leurs emplois du temps. Les deux femmes s’accordent à dire qu’au début de leur relation, elles se sont identifiées «à fond» au groupe de copines lesbiennes de la série The L Word. En ce moment, c’est la saison 12 de Grey’s Anatomy qui, une fois par semaine, occupe leur écran. «J’aime bien regarder une série à deux pour pouvoir partager les émotions qu’elle provoque. J’ai aussi l’impression qu’à travers ce «monde» imaginaire on éprouve le destin de ses personnages en commun», explique Charlotte, 29 ans. Aurélie abonde. «Non seulement on partage un moment ensemble mais aussi une histoire, un univers.»

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De plus en plus ancrées dans le réel, les séries ouvrent donc une fenêtre sur les possibilités de vie des gens. Consommées sur un laps de temps long, elles accompagnent le quotidien des couples. Selon une étude réalisée par des chercheurs de l’Université d’Aberdeen, en Ecosse, regarder des séries à deux aiderait à préserver un lien d’intimité et de confiance dans le couple. Et ce pour la simple et bonne raison qu’un ménage a besoin de stimulation sociale et d’entourage pour évoluer, qu’importe que cet entourage n’existe que dans la télé. Et quand la série se termine? «Cela procure un vide… comme on dit au revoir à des amis», reprend Charlotte. D’où l’idée de recommencer avec une autre série, une autre histoire, une nouvelle famille.

La télé-infidélité

Si la série consommée en amoureux soude les couples, elle peut aussi contribuer à le fissurer. Genevoise de 24 ans, Coralie, raconte le calvaire de devoir attendre sur l’emploi du temps de son compagnon pour avancer dans leur feuilleton. «Il est parti habiter à Neuchâtel pour son job de médecin. Trouver un moment pour continuer la série qu’on regardait initialement ensemble est devenu impossible. Je crois qu’aucun de nous deux n’ose dire à l’autre qu’on devrait désormais se passer les épisodes chacun dans notre coin.» D’autres vivent mieux cette mise à distance. «Une fois séparée de mon copain, je me suis remise à lire et à faire des choses pour moi. Je me suis rendu compte qu’en fait je n’aimais pas regarder des séries. Et que je le faisais surtout pour faire plaisir à mon conjoint», confie Sarah pour qui la boulimie de The Walking Dead, Borgen, Borgia a eu raison de sa relation.

Ce n’est pas seulement un rendez-vous avec sa série, c’est un rendez-vous avec son partenaire

Clément Combes confirme: «J’ai interviewé une femme qui détestait une série mais qui la regardait quand même, pour passer du temps avec son mari.» De la série télé comme un motif de rupture? Ou alors, pour l’éviter, d'adopter la posture de l’infidélité. En juin 2016, le site de médias The Wrap interrogeait 1935 spectateurs entre 25 et 49 ans sur leurs habitudes télévisuelles. 50% des personnes en couple avouaient avoir «télévisuellement trompé» leur partenaire, c’est-à-dire visionné un épisode sans l’autre, feignant l’étonnement lorsque dans Game of Thrones, Tyrion Lannister est trahi par son propre frère.

Pour Clément Combes, regarder une série aux côtés de son conjoint, ce n’est pas passer à côté de son couple. Au contraire, c’est lui donner de l’importance. «Ce n’est pas seulement un rendez-vous avec sa série, c’est un rendez-vous avec son partenaire. C’est se mettre d’accord avec l’autre sur la série à regarder, faire des compromis, s’attendre et avoir envie de la regarder avec lui», témoigne le sociologue. Une façon de dire que l’autre compte plus que le bonheur solitaire de regarder un épisode dès que l’envie se fait ressentir. Dans une société où on est habitué à avoir tout, tout de suite, les preuves d’amour valent leur pesant d’or.