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Bien que nous vivions 20 ans de plus et dormions trois heures de moins par nuit qu'en 1950, nous avons l'impression de constamment courir derrière l'horloge.
© Skodonnell

Epoque

Courir après son temps, le mal du siècle

Dans notre société hyperconnectée, 
le rapport au temps n’a jamais été aussi tendu. Pour ne pas rater l’essentiel, 
il faut régler son horloge interne. Autrement dit, accepter de rompre le flux continu du rythme contemporain

Du temps à profusion. Et autant de perspectives. Et autant de libertés... Jamais encore, l’existence n’a été aussi vaste. «Dans cette société de vie longue – l’économiste Jean Fourastié parlait de « la civilisation des vies complètes » –, on a envie d’être jeune, adulte puis vieux. On vit vingt ans de plus qu’en 1950 et on dort trois heures de moins par nuit, ce qui augmente considérablement le temps à disposition», analyse Jean Viard, directeur de recherche associé au Cevipof - CNRS à Paris et directeur des Editions de l’Aube.

Sans compter le nombre incroyable d’appareils qui nous font économiser des heures sur une journée. Du lave-vaisselle au GPS, en passant par le sèche-linge ou la machine à pain. Et le fait que l’on travaille moins qu’avant: seulement 10% de la vie, soit 70’000 heures sur 700’000. «Si dans les sociétés européennes du XIXe siècle, en pleine révolution industrielle, les individus étaient définis par leur profession, avec l’éducation comme contrainte parce qu’ils devaient être formés pour produire, c’est désormais la vie privée qui structure nos existences, l’art de vivre qui nous rend productif.  

A l’image d’une ville qui, pour être attractive, doit être à la fois Haussmanienne et Club Med: on y fait du vélo, on s’y promène à pied, il y a des concerts dans les rues, des œuvres d’art exposées. En bref, dans notre civilisation du temps libre, le mode de vie de Versailles s’est généralisé à l’ensemble de la société», poursuit l’auteur de l’ouvrage Le triomphe d’une utopie. Vacances, loisirs, voyages : la révolution des temps libres (Ed. de L’Aube).

Zapping permanent

Mais cette masse de temps dit libre n’est ni vécue ni perçue ainsi. Car le monde est celui d’un flux continu d’informations, de désirs et de consommation. On est tellement saturé de messages qu’à la fin de la semaine, on se demande ce qu’on a bien pu faire, au fond. Sans compter l’exigence de réussite et le culte de la performance qui cadrent aussi bien le temps professionnel que celui des loisirs. Si on n’a pas fait au moins deux fois l’amour avec orgasme, des courses dans les bonnes épiceries du terroir, négocié un nouveau projet, brûlé des graisses au spinning, un ciné ou du moins une consommation culturelle et trois activités pour les enfants, on a le sentiment que la semaine est ratée.

«Le temps libre est saisi comme le temps de travail par la pression de la société de consommation, des modes, des urgences», détaille Jean Viard. Le temps devient donc un adversaire. On veut en effacer les marques. Le ralentir. Le contrôler. «C’est un des grands paradoxes de notre époque que cette difficulté à vivre le temps, alors que sur un plan strictement subjectif on en a jamais eu autant», confirme le philosophe et économiste français Patrick Viveret.

Plus la vie est longue, plus il devient possible de retenter sa chance en permanence. «On peut changer de région, de sport, de parti politique. Aller à l'église ou à la mosquée, pendant dix ans, puis arrêter. Faire du social, militer pour les pauvres, puis après avoir trouvé un nouvel amoureux cesser d’être solidaire», énumère Jean Viard.

Vertige de l'abondance

Reste que la multiplication des opportunités de vie en termes de relations, de voyages, d’accès à des champs d’informations et de connaissances peut être source d’angoisse. «Chaque personne qui se lève le matin a des milliers d’opportunités, de potentialités de vie, alors même qu’on ne peut en réaliser à chaque instant qu’une seule. On ne peut faire un bon usage de cette liberté que si on est structuré dans nos choix de vie sinon c’est un vertige de l’abondance qui nous saisit et nous pousse dans un zapping permanent. En voulant tout vivre, on finit par ne rien vivre», analyse Patrick Viveret, également cofondateur du collectif Roosevelt et des rencontres internationales Dialogues en humanité.

Nicole Aubert, sociologue et psychologue, professeur émérite à l’ESCP Europe, à Paris, montre dans son ouvrage Le culte de l’urgence : la société malade du temps (Flammarion, 2004) comment la métaphore traditionnelle du temps qui passe et s'écoule a succédé depuis peu à celle d'un temps qui se comprime et s'accélère, un temps qui nous échappe sans cesse et dont le manque nous obsède. «Avec l’avènement de la communication instantanée et sous la dictature du "temps réel" qui régit l'économie, notre culture temporelle est en train de changer radicalement. L'urgence a envahi nos vies: il nous faut réagir "dans l'instant", sans plus avoir le temps de différencier l'essentiel de l'accessoire», note-t-elle.

Et l’auteur d’observer que ce règne du court terme absolu produit des effets contrastés: certains, "shootés" à l'urgence, ont besoin de ce rythme pour se sentir exister, d’autres sombrent dans la dépression, comme pour tenter de «ralentir le temps». Le changement est tellement rapide qu’on est totalement angoissé. «Tous les indicateurs sont positifs, mais on a l’impression d’être désappropriés de notre destin. On est paradoxalement dans une société du bonheur privé: nos enfants sont éduqués, les hôpitaux nous soignent, les femmes ont autant de bébés qu’elles veulent, mais en même temps on est désespérés au point de voter pour des partis néo-fascistes», renchérit Jean Viard.

Sculpter le temps

Dans ce changement de paradigme, la clé est, selon Patrick Viveret, de se mettre à la bonne heure, c’est-à-dire de ne pas tout faire, mais choisir de vivre intensément et en pleine conscience, de revenir au propre de l’être humain qui est la qualité de présence. Pour cela, il coorganise des ateliers lors desquels chacun peut venir apprendre à sculpter son temps, retrouver le rapport à la beauté, à l’émerveillement, à l’amour.

Selon lui, plusieurs mouvements sont amorcés. «On le voit dans l’évolution de l’écologie, les rapports hommes femmes, l’intérêt pour les questions spirituelles, l’implication sociétale, mais aussi le fait de se tourner vers l’essentiel, de choisir des professions et des métiers qui sont beaucoup moins rémunérés ou intéressants en termes de carrière mais qui correspondent à des projets de vie. La germination créative du nouveau monde est déjà là», se réjouit-t-il.

Comme Obama

Pour d’autres, Jean Viard en tête, ce qui importe est de reprendre le pouvoir sur son temps. Savoir se débrancher. Fermer son portable deux heures, ne pas le prendre en week-end. «C’est ça, la liberté aujourd’hui. A l’image de Barack Obama, qui faisait une heure de gym en se levant, sans jamais être dérangé», relève-t-il. D’où le succès des cours de yoga, de la méditation, de la marche à pied, du “slow everything” ( alimentation, tourisme, économie, sexe, etc.) où l’on retrouve le silence, la contemplation, une forme de lenteur et de vide jouissifs. Faire comme ces couples parisiens qui sont toujours plus nombreux à aller en métro passer une nuit par semaine dans un bel hôtel, à dix minutes de chez eux, pour se consacrer à leur couple. Mais aussi partir cinq jours trois fois par année pour déconnecter.

«On est en train d’apprendre comment dialoguer avec le monde collaboratif et virtuel et comment faire des pauses, créer des séquences de ruptures. C’est une étape aussi importante que celle de l’invention du départ en vacances en 1936 en pleine société industrielle», conclut Jean Viard. Autrement dit, savoir sortir des contraintes du temps de notre époque, quitter ce flux une heure, une journée, une semaine. Ecouter les aiguilles des secondes, des minutes, qui s’égrènent. Et ralentir.

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