La vie en courant (4)

«Courir, écrire, c’est le même élan»

Aujourd’hui, «Le Temps» court avec l’écrivain genevois Daniel de Roulet. L’auteur d’«Esthétique de la course à pied» possède une foulée romanesque

Courir, c’est toujours se déboutonner plus vite que prévu. Oublier les courbettes. Et passer à la fraternité. C’est ce qu’on se dit avec l’écrivain Daniel de Roulet. Il m’attend face au débarcadère, sec sous le ­soleil. On se serre la main, vite, on ne se connaît pas, non; mais on est déjà au diapason, sur le trottoir, même foulée, amicale et soutenue; même débit délié. A main droite, les bains des Pâquis. A main gauche, sur le quai, les carrosseries dégoulinent en procession. Daniel de Roulet me dépasse d’une tête, ses jambes sont des tiges, affûtées et travailleuses. Encore quelques foulées et le parc de la Perle du Lac nous aspirera. Mais, pour le moment, nous sommes à New York, puisque courir, c’est toujours être un peu ailleurs.

Daniel de Roulet raconte. Une virée initiatique sur un trottoir new-yorkais, il y a vingt ans peut-être. Il s’échappe d’un bloc à l’autre. Et soudain, l’inconnu: un homeless se dresse à ses côtés, adopte la même vitesse, le harcèle, « talk to me, talk to me» . Dans un moment, l’intrus dira qu’il a été entraîneur national, qu’il a connu la servitude des allées bitumées et qu’à l’entraînement, il exigeait de ses coureurs qu’ils lui parlent, histoire qu’ils ne soient jamais dans le rouge. Talk to me.

New York est un mirage. La Perle du Lac, la promesse d’une flânerie éternelle. Devant nous, le bâtiment du Bureau international du travail. Sur la façade, le labeur des hommes s’immortalise en une succession de scènes, autant de vignettes à la gloire de la faucille, du marteau et de la truelle. On s’arrête un instant, histoire de contempler une idée du monde. «Vous ne connaissez pas cette stèle? Là, tout près du buisson. Personne ne la voit. C’est un hommage aux femmes dactylos, rouages essentiels dans les organisations internationales, qui n’ont pas eu droit aux honneurs de la façade.»

Pourquoi courir? Dans le sou­terrain qui conduit au Jardin botanique, l’auteur d’Esthétique de la course à pied se rappelle ces matins de la fin des années 1980. Ses aubes d’encre, quand il écrit dans son lit. Mais aussi la nécessité d’une césure avant de se rendre à l’hôpital cantonal, où il dirige le service informatique. Et s’il allait courir? Juste pour exsuder une vie parallèle. Et pour se retrouver ajusté à l’ordinaire des jours. C’est comme ça que ça commence, une carrière de coureur. On a dépassé le parc aux daims à présent, et l’étang où s’ébroue un pélican. Un raidillon impose sa loi aux mollets, mais la conversation ne tarit pas. Talk to me.

«Jeune, j’étais rachitique et asthmatique», dit-il dans la montée. On peine à le croire. Le souffle est ample, la semelle robuste. A 69 ans, Daniel de Roulet a l’agilité du renard sur la pierraille. Dans un instant, on aura laissé le château de Penthes derrière nous. Dans la descente, il raconte que courir et écrire supposent le même corps, venteux, résistant, délesté de l’accessoire. Juste la force d’un élan et la vitesse qui va avec. Un cardiomètre? Un GPS? Très peu pour moi, merci. Sous les arbres, tout près de l’Organisation mondiale de la santé, des éveilleurs de consciences demandent que le danger des radiations atomiques soit mieux pris en compte. Daniel de Roulet salue ces preux de la patience qui, chaque jour, montent la garde.

Activiste, Daniel de Roulet? Dans l’ombre du quartier des Nations, celui qui signait en 2011 «Tu n’as rien vu à Fukushima» se souvient d’un marathon de New York. Dans le peloton, un gendarme genevois bâti comme Sylvester Stallone roule des mécaniques. L’écrivain suit sa ligne, d’un pont à l’autre, à distance de son compatriote. Dans les allées de Central Park, à deux miles de l’arrivée, il repère ce champion de l’ordre dévasté par l’effort et le dépasse, quelle ironie. A l’aéroport, deux jours plus tard, ils se croisent: «Espèce de salaud», claque le fonctionnaire, qui avait identifié le «dangereux gauchiste».

Cinquante minutes qu’on se raconte des romans de coureur. Tout à coup, Daniel de Roulet sprinte, buste tiré vers le ciel par une main invisible, bras cadencés: le renard est parfois chamois. Courir, comme écrire, est un acte élémentaire. Un art de chercher les traces.

Un raidillon impose sa loi aux mollets. «Jeune, j’étais rachitique et asthmatique», ­dit-il dans la montée

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