Demain, les chanceux qui se trouveront pile dans le passage de l'éclipse totale pourront apercevoir ce qui représente encore une énigme pour les astronomes: la couronne du Soleil. Ses dimensions excèdent jusqu'à quatre fois le diamètre de l'astre proprement dit. Elle est agitée par des ondes de compression et formées principalement par de gigantesques arches, elles-mêmes dominées par le champ magnétique. Mais ce qui plonge les experts dans la perplexité depuis des décennies, c'est sa température. Elle s'élève à 1 million °C, alors que la surface du soleil ne culmine qu'à 6000°C. Comment est-il possible que la matière libérée par l'étoile gagne en chaleur lorsqu'elle pénètre dans l'atmosphère solaire? Pour répondre à cette question, les scientifiques ont dû, jusqu'à aujourd'hui, se satisfaire de théories incomplètes (lire ci-dessous).

Des observations récentes publiées dans la revue Science du 6 août, pourraient toutefois permettre de trier le bon grain de l'ivraie. Grâce à des images obtenues par le satellite de la NASA, TRACE (pour Transition Region and Coronal Explorer), des chercheurs américains et écossais sont arrivés à la conclusion que l'atmosphère du Soleil est nettement plus visqueuse que prévu. Un tel milieu augmente les frictions et favorise la dissipation d'énergie, donc la création de chaleur. En d'autres termes, tout ce qui traverse la couronne – les ondes de pression issues de l'activité de la surface solaire notamment – est fortement freiné, provoquant ainsi un réchauffement. En guise de comparaison, les freins d'une voiture, lorsqu'ils sont mal lubrifiés et mis à rude contribution, deviennent rapidement rouges à cause des frictions élevées entre les plaquettes et le disque de la roue.

Pour arriver à ces résultats, les chercheurs de l'Université de St Adrews en Ecosse, du Goddard Space Flight Center et du Centre d'astrophysique de Harvard aux Etats-Unis, ont suivi le comportement des arches de la couronne solaire. «Comme les cordes d'une guitare qui vibrent lorsqu'on les pince, les arches entrent en mouvement quand elles sont secouées par des éruptions à la surface du Soleil, explique Leon Ofman, un des auteurs de l'article. Nos mesures nous indiquent que ces oscillations s'arrêtent après une douzaine de minutes. Le hic, c'est que d'après les théories que nous avions à disposition, elles auraient dû persister durant plus d'une semaine. Cela signifie que les vibrations des arches sont amorties par un environnement plus visqueux que prévu.»

Cette viscosité inattendue (plusieurs ordres de grandeur plus élevée que ce que les astronomes supposaient) est une découverte majeure. Depuis les siècles que les hommes étudient le Soleil, il est rare de rencontrer de telles remises en question de modèles depuis longtemps admis.

La difficulté dans l'étude de la couronne réside principalement dans le fait qu'on ne peut la voir qu'à deux dimensions, comme une ombre chinoise. Le travail publié dans la revue Science est une manière de contourner le problème. Une autre serait le projet Stereo, récemment approuvé par la NASA et dont le lancement pourrait avoir lieu dans les premières années du siècle prochain. Pour la première fois, il sera possible d'observer des événements dans l'atmosphère solaire, simultanément depuis deux satellites différents.

Une meilleure compréhension des mécanismes du réchauffement de la couronne est utile non seulement pour la physique de l'atmosphère solaire mais aussi pour l'influence qu'exerce notre étoile sur la Terre. Les extensions extrêmes de la couronne peuvent en effet atteindre des régions proches de nous. Notamment, lors des moments de haute activité du Soleil, le vent solaire peut causer des orages magnétiques qui perturbent la magnétosphère terrestre, endommagent les satellites, affectent les communications et influencent même des réseaux électriques installés sur la surface de notre planète.