«Bien sûr que c'est génial!» Stylianos Antonarakis, professeur à la Division de génétique médicale de l'Université de Genève, ne prend pas ombrage au fait qu'une société privée soit la première à annoncer le décryptage entier du génome humain. Le professeur genevois est lui-même impliqué, sur des fonds publics, dans la lecture minutieuse du chromosome 22, en collaboration avec des universités allemandes et japonaises. «Du point de vue scientifique, le décryptage du génome humain est de la première importance, quel qu'en soit l'auteur», poursuit-il. Et de préciser que tout l'honneur ne peut pas revenir exclusivement à Craig Venter, directeur de la société Celera Genomics. Ce dernier s'est en effet largement servi, comme il l'admet lui-même, dans les données rendues publiques par les instituts de l'International Human Genome Project (HGP) au fur et à mesure de leur progression dans le séquençage.

De toute façon, Celera Genomics ne dispose actuellement pas encore d'une copie propre et ordonnée du génome humain. Les données qu'il a actuellement en main sont incomplètes et dans le désordre. «Les 5 à 10 derniers pour cent du décryptage d'un chromosome, c'est-à-dire le comblement des trous, prennent au moins autant de temps que le reste», précise Stylianos Antonarakis. D'ici là, le secteur public pourrait très bien terminer son propre travail. Et dans cette ultime ligne droite, les différents protagonistes ne pourront pas éviter de collaborer, mettant en commun leurs informations respectives. Du moins si Craig Venter ouvre les vannes et donne libre accès à ses données à la communauté scientifique.

En réalité, la course qui s'est engagée entre le secteur public et le secteur privé est une concurrence entre deux techniques de travail. Et elle risque bien de se solder par un ex aequo. Les universités décodent le génome méthodiquement de manière relativement lente. Mais à la fin, le résultat est propre et précis. Le nombre d'erreurs est inférieur à une sur 10 000 bases. Celera Genomics, elle, utilise la manière forte. Sa méthode, appelée «shotgun», commence par faire exploser le génome entier en petits morceaux. Tous ces fragments sont ensuite copiés plusieurs fois avant d'être déchiffrés. La dernière étape consiste à reconstruire le tout et à combler les trous. Cette technique shotgun est certes plus rapide mais moins précise. Et il faudra du temps pour compléter les trous et fournir une image fiable du génome humain.

Ainsi, alors que Craig Venter annonce le décryptage complet – mais pour l'instant largement inutilisable – du génome humain, le secteur public a déjà publié le contenu précis de tout un chromosome: le numéro 22. Et deux autres, le 21 et le 7, sont sur le point d'être publiés dans des revues scientifiques. «Aujourd'hui, officiellement, le HGP a terminé le séquençage de 16% du génome humain, explique Stylianos Antonarakis. 45% ont également été décodés mais pas encore totalement nettoyés.» Mais d'ici à cet été, le HGP possédera au moins un brouillon couvrant 90% du génome. C'est-à-dire aussi bien que ce que vient de réaliser Craig Venter.