Edimbourg, il pleut. La mer se fond dans le ciel anthracite, la pluie transforme les pavés en rizière, 11 °C en juin. Bienvenue en Ecosse.

Il y a ceux qui s’y étaient préparés: doudoune, bonnet et pare-boue. Il y a les autres en short qui stationnent, songeurs, devant les vitrines d’où les narguent bottes caoutchoutées et pulls en cachemire. Rouler sous les trombes, oublier le jet d’eau propulsé par la roue arrière, qui viendra couler le long de la colonne vertébrale… Pour l’heure, casquette vissée sur la tête, maillot cycliste, les coursiers se laissent porter par le doux frou-frou des deux roues dans les flaques d’eau jusqu’au Meadow Bar où l’odeur du houblon et des aisselles réchauffe les âmes et les corps.

Comme chaque année depuis 1993, les coursiers à vélo d’Europe se réunissent pour un championnat. L’an prochain, ce sera à Lausanne. Cette année, c’est Edimbourg qui a été choisie. Une surprise pour Eva Ballin, organisatrice et coursière dans la capitale écossaise depuis douze ans. «Il n’y avait aucune autre proposition. A Edimbourg, nous ne sommes pas nombreux et il a fallu y consacrer beaucoup d’énergie. L’événement nous a coûté 7000 livres. La Ville nous a offert 2000 livres, ensuite c’est l’ensemble de la communauté des coursiers à vélo qui a participé.»

Plus qu’une course, c’est l’occasion pour les livreurs à vélo de se retrouver. Le sport et la fête, chacun y trouve son compte. Ici, rouler se pratique autant avec un vélo qu’avec une feuille et du tabac. Là, on avale des kilomètres de bitume tout comme des hectolitres de bière.

Vendredi, 18h. L’Alleycat peut débuter. C’est souvent par ces courses d’orientation clandestines en milieu urbain que s’ouvrent les championnats. Le coursier londonien qui, cinq minutes plus tôt, dormait la tête sur la cuvette dans les toilettes des filles, est sur la ligne de départ, souriant sur son fixie. Il se joint à la horde des cavaliers exaltés par la vitesse et la bruine.

Environ 200 coursiers de 17 nationalités sont venus participer. Même des Taïwanais, des Japonais, des Américains et des Mexicains se sont inscrits. Le Lausannois Raphaël Pfeiffer en est à son quinzième championnat. En 2011, à Madrid, il a remporté le titre de champion d’Europe. «Les championnats, c’est un tout. On vient bien sûr principalement pour la course, mais aussi pour retrouver les autres coursiers.»

Pendant trois jours, les coursiers se mesurent dans diverses activités, toujours à vélo. Sprints en montée, équilibre sur place (trackstand), figures en fixie, Alleycat, vélo-polo, rencontres et fêtes, bien sûr.

«On appartient à une grande famille internationale», raconte Stéphanie Bartczak, en fumant sa clope roulée à l’abri de la pluie. «Donne-moi un métier dans lequel où que tu ailles, dans n’importe quelle ville, tu trouves un lieu où dormir chez un autre coursier?» Un vélo tatoué sur le poignet droit et des papillons qui s’enroulent autour de son bras gauche, Stéphanie, coursière à Londres depuis treize ans, regarde la vie à travers des lunettes noires qui remontent vers les tempes. Les autres l’appellent «Papillon». A cause de ses tatouages, mais aussi parce qu’avec son association London Courier Emergency Fund (LCEF), elle prend les autres coursiers de sa ville sous ses ailes protectrices. «En Europe, nous n’avons pas les mêmes conditions sociales et économiques. A Londres, comme ici à Edimbourg, si un coursier se blesse, il ne reçoit aucune aide de son entreprise pour se soigner ou pour vivre pendant sa convalescence. Le LCEF le lui permet.»

Son association récolte des fonds grâce à des événements, des alleycats ou à la vente d’accessoires de vélo. Cette année, les coursiers d’Europe ont posé nus, ou presque (certains ont gardé leurs chaussettes), pour un calendrier dont la vente a rapporté près de 5000 livres. Coursier à vélo reste une activité précaire, mais elle varie selon les pays. Très touchés par la crise économique, les coursiers exercent souvent un second métier en complément. Papillon, elle, est boulangère.

A l’intérieur, les maillots sèchent sur les bêtes. Encouragés par les voix éraillées de leurs supporters et le chant bancal du karaoké, les coursiers s’affrontent au Goldsprint: un sprint à vélo en duel et qui se pratique sur place, sur des rouleaux. Les tempes se gonflent et les cœurs s’emballent.

Le lendemain, la première question est de savoir où chacun a dormi. «Sur le parquet chez une fille trop laide pour oser aborder son lit», raconte Max, ancien coursier à Paris. Tentes en bord de mer, auberges ou abris de fortune improvisés dans un parc, peu importe, tant que la nuit est sèche.

Ce samedi, la tempête a fait reporter d’un jour la course qualificative. Les vagues s’abattent sur le parcours et le vent a fait voler les tentes des check points. Les autres compétitions ont lieu malgré tout.

«En même temps, si tout était à l’heure et dans les temps, ce ne serait pas vraiment un championnat de coursiers», relève Raphaël Pfeiffer, assis au fond du bar. «Je ne comprends pas… On roule toute l’année par n’importe quelle météo et les organisateurs repoussent les championnats à cause de la pluie…», s’interroge le coursier lausannois en observant Fuego, un coursier parisien qui s’affaire à tatouer un chardon sur la cuisse d’un collègue, en souvenir de l’Ecosse. Seuls les vélos, une fois les courses terminées, restent dehors. En grappes, ils ornent les barrières des bars.

C’est le dimanche à 18h que la course commence. L’organisation attendait que la pluie cesse et que les responsables des check points s’échappent des volutes éthyliques de la veille. Les coursiers sont transis, la motivation peine à se dégourdir. La boue a envahi la moitié du parcours, les flaques en occupent l’autre moitié. Heureusement, le soleil transperce les nuages, la mer s’éclaircit, les goélands s’arrachent les derniers restes d’une poubelle éventrée sur la plage et les coursiers commencent à s’échauffer.

En attendant son tour, Joséphine Reitzel, coursière à Lausanne, se repasse le parcours de 4 kilomètres appris par cœur: «Il y a eu des meilleurs championnats!», lance-t-elle, comme pour se rassurer. Sportive émérite, compétitrice dans l’âme et championne du monde 2010, elle regrette le manque de clarté des règles et que la triche soit facile. «En même temps, cela fait partie de notre métier. On transgresse bien un peu les lois quand on roule.» Sa principale concurrente est la Genevoise Nathalie Wenger. «On connaît nos points forts. Elle est très technique et stratégique, moi je roule plus fort», explique la Lausannoise.

Le visage recouvert de boue, les participants reviennent de la course. «C’était intéressant mais 40 minutes, c’est trop court! Je n’ai même pas eu le temps de me faire mal! D’habitude, une main race dure 3 ou 4 heures», s’exclame Joséphine. Nathalie serait arrivée avant, mais apparaît derrière Joséphine au classement. «Quelle organisation foireuse!», grogne-t-elle. Les deux étaient au coude à coude tout au long de la course, jusqu’à ce que l’une craque et passe dans la flaque d’eau pour laisser l’autre au sec.

Alors que les deux filles rêvent d’une douche, que certains se nettoient au jet d’eau froide ou partent se réchauffer dans leur auberge, d’autres préfèrent la bière ou la Buckfast: «Deux fois plus d’alcool que dans du vin et l’équivalent de huit cafés en caféine. Avec ça, je suis le coursier le plus rapide de tout Glasgow!», explique Spencer, les lèvres rougies par sa boisson.

La nuit est déjà entamée lorsque tombent les résultats. Le champion d’Europe est allemand, la championne hollandaise. Joséphine la suit à six secondes et Nathalie est troisième. «Cette course n’était pas représentative, reconnaît la Lausannoise, j’ai juste eu plus de chance.»

ACDC résonne dans la salle. Les dernières bribes d’énergie s’évacuent dans le pogo et les gouttes de sueur acide se mélangent. Bien que flétries par les intempéries, les casquettes demeurent vissées sur les têtes.

Dehors, le jour se lève, déjà. Le ciel encore léthargique laisse poindre un semblant de rayon de soleil. Les coursiers rentrent chez eux et l’été peut enfin commencer.

«Cite-moi un métier dans lequel, où que tu ailles, tu trouves un lieu où dormir chez un autre collègue?»

Oublier l’eau propulsée par la roue arrière, et qui coule le long de la colonne vertébrale