«Nous sommes des médecins moins bien formés. Voilà ce que pense la majorité des élèves de 2e et 3e années de bachelor. On voit bien que les profs font de leur mieux, qu’ils aimeraient que cela se passe autrement. Mais on n’a plus d’interactions avec eux et les cours pratiques ne le sont plus.»

La désillusion pointe dans la voix de Soraya Maret, déléguée des étudiants en 3e année de médecine à Genève. Depuis un an, tout a changé pour les futurs soignants, et les trois volées du bachelor sont touchées. Les élèves de première année, habituellement tendus à l’abord d’un examen très sélectif, sont encore plus stressés cette année, en téléenseignement, et avec parfois des problèmes économiques – il est illusoire de vouloir occuper un petit job cette année.

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Cours en ligne, connexions parfois aléatoires, isolement: ils vivent les mêmes difficultés que les étudiants des autres facultés, une pression en plus: un sur trois seulement passera en 2e année. Les élèves de 2e année sont épuisés, le fameux examen ayant été repoussé à la mi-août l’année dernière: ils n’ont eu que deux semaines de congé avant la reprise des cours.

Le «sussucre» de la pratique clinique

Quant aux élèves de troisième année, ils regrettent l’absence des séances de compétences cliniques qui apportaient une touche de pratique dans une formation jusque-là très théorique. Un «sussucre», plaisante un étudiant. Pour des raisons évidentes, l’université a en effet annulé plusieurs «stations formatives» avec patients simulés, ces comédiens qui miment de façon très réaliste des patients selon des scénarios standards, et permettent ainsi aux étudiants de s’entraîner à l’anamnèse et à la communication avec le patient. «Ces cours pratiques sont importants, on a déjà tellement de savoirs théoriques, qui, eux, sont maintenus à distance, regrette encore Soraya Maret. Les étudiants n’ont pas de colère, juste de l’inquiétude.» Ironiquement, c’est le volontariat, encouragé par la crise sanitaire, qui permet l’acquisition d’une certaine expérience pratique. La jeune femme est ainsi actuellement chargée d’effectuer des frottis nasopharyngés dans le cadre de la lutte contre le Covid-19. «Ces contacts me motivent beaucoup.»

Impossibilité de s’exercer en s’auscultant ou en se palpant entre étudiants lors des cours de sémiologie clinique, pas de rencontres avec des patients, enseignants moins disponibles, cours en vidéo enregistrés: les étudiants en médecine prennent de plein fouet la crise sanitaire, et passer la blouse blanche au lit du patient, le rêve de beaucoup, devra encore attendre des jours meilleurs. La médecine consiste à confronter une réalité clinique à des connaissances théoriques: cela relève de l’inaccessible aujourd’hui.

La pratique clinique concentrée sur le master

Il serait cependant hâtif d’en tirer des conclusions. «La faculté a fait un gros effort depuis la première vague, quand certains cours s’étaient brutalement arrêtés, juge Alexis Mégevand, responsable des affaires facultaires à l’Association des étudiant-e-s de médecine de Genève. Maintenant tous les cours existent en ligne, et mieux faits. La formation est mieux organisée. Les étudiants de première année peuvent cette fois aller à la bibliothèque. Le bachelor est plus sacrifié mais cela reste acceptable, on pratique tellement en master qu’on rattrape vite.»

Les étudiants en master passent en effet une grande partie de leurs trois années dans divers services de médecine où ils découvrent la psychiatrie, la gynécologie, ou encore la médecine interne, et ces stages ont été maintenus. «Cela pouvait être frustrant de se retrouver dans un service covid quand on aurait dû être en chirurgie plastique, mais que toutes les opérations avaient été annulées ou repoussées, raconte Dimitri Durr, délégué des étudiants en 3e année de master à l’Université de Lausanne. Des étudiants ont dû changer de service, d’autres ont été sous-utilisés. Mais il est difficile de tirer une leçon générale, les stages dépendant énormément des services et des étudiants.»

Si cela dure trois ans, on pourra s’inquiéter de l’impact

Mathieu Nendaz, vice-doyen chargé de l’enseignement à l’Université de Genève

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Chefs de clinique moins disponibles, rythme plus rapide, mais aussi cette sensation d’être utile, dans le bain, et de faire partie d’un tout à une époque très particulière et très formatrice. «Infirmières, physiothérapeutes, médecins… Les équipes étaient très soudées pendant la première vague, face à une menace inconnue, continue Dimitri Durr. Pour cette deuxième vague, c’est l’épuisement qui domine. On voit qu’on est loin de tout comprendre, cela rend humble, la claque peut être violente. C’est compliqué aussi pour les étudiants en 6e année, on a passé cinq années tous ensemble et, du jour au lendemain, on se retrouve dispersés, sans possibilité de se voir, cela joue sur la santé mentale.»

Examens réexaminés

Les examens peuvent-ils être maintenus à l’identique dans une période si chamboulée? Il a bien fallu s’adapter. «Certaines épreuves de bachelor en 2020 ont changé de statut, de critères de passage, elles sont devenus formatives, sans conséquence sur le parcours, explique Mathieu Nendaz, vice-doyen chargé de l’enseignement à l’Université de Genève, mais les personnes aux scores les plus bas ont bénéficié d’un suivi et d’un soutien. Il a aussi été possible de se désinscrire d’un examen pour qu’il ne compte pas comme un échec. Mais en 2021, le règlement habituel s’applique pour la personne qui rate un examen.» Au grand dam de certains, qui s’estiment déjà des miraculés de 2020. La Fédération des étudiants de Neuchâtel dépose d'ailleurs ce vendredi auprès du Grand conseil une motion demandant que tous les examens puissent être tentés une fois supplémentaire, en raison du contexte. A Genève, les examens s’adaptent aussi pour les étudiants en master. «Les compétences cliniques seront validées lors des stages, mais nous espérons pouvoir maintenir quelques examens cliniques avec patients simulés, à valeur uniquement formative.» A la fin, c’est l’examen fédéral en septembre qui fera le juge de paix.

«Avec le recul, peut-être qu’on a moins anticipé la durée de la pause nécessaire aux étudiants de première année, en déplaçant à la mi-août leur examen. Mais nous sommes très sensibles à la détresse psychologique des étudiants, insiste encore le professeur Nendaz. Nous rencontrons les volées, travaillons beaucoup avec leur association, on est allé aussi loin qu’on a pu. Nous avons essayé de remettre un peu d’équité, en ouvrant par exemple des places de travail pour compléter celles des bibliothèques, en lançant des groupes de discussion et d’aide sur les réseaux, en organisant des séances de mindfulness…»

Enseignants qui se sont perfectionnés dans les cours en ligne, personnel technico-administratif qui a rendu possible un téléenseignement enrichi, toute la faculté s’est mobilisée autour de ses étudiants. Une deuxième année marquée par le covid vient de commencer. Combien de temps cette situation d’exception peut-elle durer sans péjorer la qualité des études? «Si cela dure trois ans, on pourra s’inquiéter de l’impact.»