Au fond du lac (3/4)

Ces créatures qui hantent les eaux suisses

Emplis de mystères, les lacs sont le décor privilégié de nombreuses histoires anciennes. Symboles d’inconnu, de purification ou de sources nourricières, les eaux de nos lacs sont au cœur de plusieurs mythes

Chaque jeudi de l'été jusqu'au 25 juillet, «Le Temps» s'immerge dans quelques plans d'eau suisses pour aller en dénicher épaves et autres secrets de la vie subaquatique.

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Il était une fois un pays de montagnes et de lacs. Ces derniers étaient si nombreux, si impressionnants, qu’ils ont nourri, génération après génération, fantasmes et imagination des petits et grands. Les contes et légendes, populaires ou oubliés, s’amusent ainsi à expliquer leurs formes, leurs fonds et leurs transformations.

Trois larmes pour trois lacs

Parmi les légendes les plus connues, celle de Gargantua. Alors qu’il se rendait en Italie, le géant mythologique celte chercha à s’hydrater. N’y parvenant pas dans le Rhône, trop étroit pour lui, il commença à creuser de ses mains. Les tas de déblai déposés sur la rive gauche du fleuve formèrent le mont Salève, baptisé ainsi car des villageois observant la scène se seraient exclamés: «Ça lève!» «Le grand trou, quant à lui, n’est autre que le lac Léman», détaille Denis Kormann, auteur d’une série de livres de contes publiés chez Helvetiq. Avant de partir, Gargantua lança dans un accès de colère deux grosses pierres en direction de la rade de Genève, donnant ainsi naissance aux pierres du Niton.

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Une autre légende raconte que si la région genevoise est si belle et prospère, c’est suite au passage de trois anges. «Une fois leur travail achevé, contemplant le paysage, ils auraient chacun versé une larme, créant ainsi trois lacs: le Léman, le lac du Bourget et le lac d’Annecy», décrit Christine Pompéï, autrice de livres sur les contes suisses publiés par Auzou Suisse.

A l’embouchure du Rhône, «on raconte qu’une nymphe du nom de Brume attend les jeunes hommes, narre Denis Kormann. Attirés par sa beauté, ceux qui l’ont suivie à travers le brouillard ne sont jamais revenus.» La légende a pour vocation de raconter une histoire sur les lieux. Le conte a une dimension initiatique, une morale. «En Suisse, ils sont étroitement mélangés, soutient-il. Il y a un renouveau de l’intérêt pour eux, car les Suisses sont attachés à leur territoire et à la nature.»

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Vouivres et dragons

Les profondeurs des lacs fascinent et plusieurs contes font ainsi allusion à l’existence d’un monstre. Les poissons géants, dépeints dès le VIe siècle dans le Léman par Grégoire de Tours, «ne sont autres que des silures, ces poissons gigantesques», souligne Christine Pompéï. D’autres histoires parlent de vouivres, une créature mythologique citée dans des contes depuis le XIIe siècle qui, selon les écrits, prend la forme d’un dragon ou d’un serpent ailé.

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Dans le canton de Fribourg, le lac Noir abriterait ainsi un dragon sorti des entrailles des montagnes pour punir la méchanceté d’un homme qui tuait les animaux sans le moindre remord. Il se mit alors à pleuvoir à torrent et la flaque formée devint rapidement un lac, noir comme sa colère. D’après une légende vaudoise, les couleurs flamboyantes du ciel estival seraient l’œuvre du dragon du Muveran. «A la fin de la saison, épuisé, il part se reposer dans le lac de Bretaye ou celui de Chavonnes. Et c’est lui qui, au printemps, fait fondre la glace en se réveillant», narre Christine Pompéï.

Ce dernier est également le théâtre d’un conte dont le premier rôle est tenu par dame Isabeau. Alertée de l’invasion des Valaisans par des bergers, elle se serait réfugiée dans la forêt de Chavonnes et aurait décidé de cacher ses précieux bijoux au fond du lac. Ce sont eux qui donneraient au lac ses reflets étincelants. «Adoptée par les esprits de la forêt, elle est devenue une fée immortelle, décrit l’autrice. Depuis, elle veille sur son trésor. Qui cherche à la lui voler se retrouve nez à nez avec un monstre blanc.» Les lacs sont des lieux prisés des fées. Elles se seraient rassemblées au fond du lac de Joux, le faisant ainsi scintiller, pour fuir la destruction de la vallée par des bûcherons. Autant d’histoires qui, pour Christine Pompéï, devraient être transmises «au cours de veillées, car ils stimulent l’imagination des enfants, offrent une nouvelle vision de nos paysages et ouvrent les portes du merveilleux».

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