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Le cri, entre le tapage et l’origine du langage

Pourquoi Lausanne crie-t-elle dans la nuit? Pourquoi le bonobo crie-t-il, mais ne parle-t-il pas? Pourquoi ne crie-t-on pas quand on en a envie? Réponses entre arts et sciences à Fri Art

Il fut un temps où la ville de Lausanne résonnait de cris poussés par des étrangers fortunés. Cris festifs, parce qu’on s’y amusait. «A partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, la ville devient un lieu d’étape du «Grand Tour», ce périple autour de l’Europe que font les catégories sociales supérieures. Elle attire beaucoup de voyageurs nobles, qui s’arrêtent pour profiter de la beauté du paysage, mais aussi parce que, nous dit-on, on y trouve énormément de divertissements, comparables à ceux des grandes capitales européennes», raconte Nicole Staremberg, chargée de recherche à l’Université de Lausanne. L’historienne intervenait jeudi 4 mai dans le cadre de Screamscape, manifestation par laquelle Fri Art, le Centre d’art contemporain de Fribourg, se transforme temporairement en «Institut international de recherche sur le cri», conviant les arts et les sciences à se pencher conjointement sur cette matière humaine: hurlements, vociférations, abois.

«Dans ce contexte-là, il était difficile d’instaurer le respect d’une discipline ecclésiastique qui avait plus de 200 ans. Les sources témoignent de la difficulté d’une société qui est désormais à deux vitesses, où il y a davantage de liberté pour les catégories sociales supérieures, avec une discipline austère reposant plus strictement sur les couches populaires», reprend l’historienne. En principe, une ville protestante vit en effet sous l’interdiction de crier. Il s’agit de «lutter contre une nature humaine qu’on considère portée vers les sens, l’excès, ce qui la rapproche de l’animal: pour affirmer la valeur de la maîtrise de soi, on réprime les manifestations sonores de cette nature.» Il en va également de la sécurité publique: «Les individus qui poussent des cris dans la rue la nuit interfèrent avec le cri officiel, celui du guet, qui doit alerter la population des dangers, en particulier d’incendie. Mentionné pour la première fois à Lausanne en 1405, le guet est chargé de guetter, justement, les moindres signes de fumée depuis le parapet de la cathédrale – et de crier les heures.»

Mon bébé est un chimpanzé

La répression du cri se diluera au XXe siècle dans la lutte contre le bruit généré par une civilisation désormais complètement industrialisée, électrifiée, motorisée. On parle alors de nuisance, de pollution sonore: c’est un problème de bien-être et de santé. L’empreinte de la société à deux vitesses ne disparaît pas pour autant: «C’est – dit le tract d’une campagne contre le bruit de 1936 – le piéton qui doit être discipliné pour ne pas se faire klaxonner.» Avant cela, il y a quelques millions d’années, quelque part entre le moment où l’arbre généalogique des primates se ramifiait en une branche humaine et celui où nos ancêtres commençaient à parler, le cri était notre manière de communiquer. C’est ce qui apparaît lorsque, en quête des origines du langage, on observe les descendants des autres branches de l’arbre, nos proches cousins chimpanzés ou bonobos.

«Dans les années 1950, il y a eu des tentatives d’acculturer des bébés chimpanzés en les élevant à la maison, dans des familles humaines, comme des enfants», raconte Klaus Zuberbühler, professeur de neurosciences aux universités de Neuchâtel et de St Andrews, en Ecosse, invité par Screamscape pour une communication sur le thème «du cri à la parole». Les psychologues états-uniens Catherine et Keith Hayes, «parents» d’une petite femelle appelée Viki, parviennent alors à ce que celle-ci émette des bruits évoquant plus ou moins les mots mama, papa et cup (tasse) – mais le succès de l’opération s’arrête là.

«Ça n’a pas marché», résume le chercheur. Pourquoi? «Le chimpanzé essaie d’approcher les sons qu’on veut lui faire imiter, mais il n’a pas les bases neuronales d’un contrôle suffisant de son larynx pour y parvenir – même s’il est motivé.» Ce qui n’empêche pas que certains grands singes apprennent à siffler (c’est le cas de Bonnie, femelle orang-outan du Smithsonian National Zoo à Washington), «ce qui requiert un contrôle subtil des lèvres, autre composante clé de l’appareil langagier». Une fois clarifié ce qu’ils n’ont pas, c’est-à-dire ce qui les empêche de parler comme des humains, on peut ainsi se demander quelles capacités cognitives rendent les autres primates aptes à une forme de langage. Pour cela, on étudie leurs cris.

«Nous avons retenu trois composantes essentielles du langage. La référentialité: on se réfère à quelque chose de précis. L’intentionnalité: on interagit avec quelqu’un, avec un objectif – changer son comportement, le persuader, influencer son état mental. La coopération: on tient compte de l’interlocuteur, en faisant des hypothèses sur ce qu’il sent et ce qu’il sait», explique Klaus Zuberbühler.

Vérification faite dans les forêts africaines, les singes cochent ces trois cases. Ils émettent des cris distincts indiquant différentes catégories de dangers (aigle, léopard, serpent), et communiquent par des «appels signifiants» leur évaluation de la nourriture sur laquelle ils tombent sur une échelle de désirabilité (bananes au sommet, pommes tout en bas). Ils «savent extraire du sens de ces cris lorsqu’ils les entendent, comme nous le faisons avec des mots, bien qu’à un niveau très basique». Ils peuvent employer quelques éléments d’une «grammaire simple, avec une combinaison de cris qui change le sens de ceux-ci», à l’exemple du singe hocheur, qui assemble trois sons pour signifier «partons». Les grands singes crient tout cela de manière orientée, tenant compte du lien avec le congénère qui les écoute. Rudiments d’un vrai langage crié, donc, sans doute semblable à celui qui a été le nôtre dans notre cheminement évolutif: le cri, on en vient.

De la banque à l’utopie

Et aujourd’hui? «Deux figures se dégagent de la «screambank» constituée pour Screamscape: celles de la séparation et de la réduction», avance Francesco Gregorio, philosophe et anthropologue lausannois, mandaté pour un «audit indépendant» de la «banque de cris» collectés par Fri Art auprès de la population. Parodique dans sa forme, la mission est très sérieuse par ses résultats. «Séparation: le cri n’a aujourd’hui sa place qu’à certains endroits: cri festif au concert, au match ou en discothèque, cri d’hôpital… Réduction: le cri est toujours indexé, assigné à un répertoire de figures – l’enfant, le sauvage, l’animal… Je me suis demandé pourquoi on sépare et réduit ainsi le cri, et quelle utopie imaginer d’un cri qui ne serait pas séparé et réduit.»

Généalogie: «Aristote excluait le cri de la réflexion – le penseur ne crie pas. Au XVIIe siècle, au bout du grand polissage des mœurs décrit par le sociologue Norbert Elias, le cri est éliminé de la vie publique et domestique. Aujourd’hui, il est réduit à la culture thérapeutique, on l’autorise s’il est pathologisable, soignable, individualisable. Mais s’il est cri collectif, politique, il est exclu.» Recommandation de l’expert, conclusion de l’audit: «Il faut politiser, revendiquer le cri de révolte, de refus – et de joie pour une autre vie.»

www.swissscreamscape.org. Performances jusqu’au samedi 6 juin, exposition du 7 juin au 26 juilletà Fri Art.

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