On a volé La Madone, mais personne ne s'en émeut. Ravie au Musée Munch d'Oslo, cette pièce de toile admirablement historiée n'aura droit qu'aux politesses d'usage. La faute à ce Cri sourd, dont le crépuscule sanguin éclipse depuis toujours l'œuvre abondante du peintre norvégien.

Quand deux hommes armés détroussent en un éclair le musée d'Oslo dimanche matin, c'est ce tableau-là qu'ils choisissent de subtiliser. Mais l'image qu'ils enlèvent, dont la valeur marchande dépasserait les 80 millions de francs, se dérobe déjà à leurs desseins vénaux. Trop célèbre pour se laisser annexer, Le Cri d'Edvard Munch appartient à tous. Et sa disparition brutale a pour seul effet d'en multiplier les reproductions, comme s'il fallait que journaux et télévisions rassurent le public sur la pérennité de ses ondulations funestes.

La violence de l'attaque, pourtant, vient à propos rappeler l'importance que revêt la possession jalouse de l'original. L'objet d'un culte populaire auquel n'accède qu'une poignée d'œuvres d'art, tels la Naissance de Vénus de Botticelli ou les Tournesols de Van Gogh, Le Cri fait partie de ces images que tout adolescent affiche un jour sur son mur, aux côtés d'un poster de Jim Morrison ou d'une sérigraphie du Che. Jusqu'à en dévaluer la rareté, les quatre versions de l'œuvre réalisées entre 1893 et 1895 conspirant à encourager cette multiplication frénétique.

Car ce Cri muet, même noué sur cravate, parle à tout le monde. Et la traduction qu'en livre le peintre dans son journal, s'assimilant au personnage hurlant, tient de la paraphrase: «Un soir, je marchais suivant un chemin. […] J'étais fatigué, malade. Je me suis arrêté pour regarder le fjord: le soleil se couchait et les nuages étaient rouges, comme du sang. J'ai senti passer un cri dans la nature; il m'a semblé que je pouvais entendre le cri. J'ai peint ce tableau, peint les nuages comme du véritable sang. Les couleurs hurlaient.»

Comme pour Van Gogh, comme pour Jim Morrison, il y a de l'artiste maudit dans l'air vicié de ce tableau-culte. Fils d'un médecin militaire né en 1863, Edvard Munch perd très tôt sa mère, voit mourir de la tuberculose sa sœur aînée et se sait lui-même d'une constitution fragile. Alors la peinture, la gravure et le dessin lui tiennent lieu d'exutoire. Jusqu'à ce traitement psychiatrique à base d'électrochocs qui le guérit d'un coup de ses névroses, et de son génie précoce.

Considéré comme le précurseur de l'expressionnisme, Edvard Munch a la réputation d'avoir causé un vif scandale à Berlin en 1892, lorsqu'une exposition de ses tableaux se voit frappée d'interdiction, suscitant la formation au sein des artistes qui le soutiennent d'une sécession berlinoise. Ce que l'on dit moins, c'est que le scandale lui vaut un tel succès qu'il lui permet de vivre de son art, et ceci jusqu'à la fin de ses jours. Bel homme un rien sauvage, mort paisiblement à 81 ans, Edvard Munch le sait, qui écrira plus tard: «Je ne voudrais pas rejeter ma maladie, car mon art lui est pour beaucoup redevable.»

Personnel jusque dans ses limites, le style ondoyant de Munch plonge ses racines dans la préciosité d'une fin de siècle enrobée d'ondines wagnériennes et de Loreleï funestes: rien de bien radical et visionnaire là-dedans. Mais la fortune populaire du Cri signale quelque chose qui dépasse la peinture, qui s'échappe de la toile à la manière de ce hurlement que l'on comprend sans l'entendre.

Les producteurs du film d'épouvante Scream (littéralement: «cri») ne s'y sont pas trompés, qui ont affublé d'un masque calqué sur le faciès déformé du Cri leur tueur psychopathe. Visage de la terreur, expression brute d'un sentiment universel, l'œuvre de Munch esthétise sans la caractériser la violence du siècle qu'elle préfigure. Pas de héros biblique ou de figure héroïque pour situer le contexte de cette image. Celui qui crie est un homme sans nom dans un paysage semblable à mille autres.

Aussi, lorsque le photographe Nick Ut saisit la course éplorée d'enfants fuyant le napalm sur une route vietnamienne dans un cliché de 1972 demeuré célèbre, c'est Le Cri de Munch que l'on entend. Et lorsque quelques années plus tard, le groupe anglais Pink Floyd stigmatise en un opéra-rock délirant (The Wall) le fascisme à l'œuvre dans la société anglaise, c'est encore ce visage déformé par la terreur qui en orne l'affiche outrée.

Volé avec une aisance confondante par deux larrons endimanchés, le chef-d'œuvre de Munch reprend avec cette disparition toute sa valeur matérielle. Célébré, détourné, dilué jusqu'à la nausée, l'original du Cri rappelle par son absence qu'avant d'être un vade mecum de la douleur ordinaire, il est une œuvre unique, susceptible de se taire à tout jamais.