Inventions anxiogènes (1/8)

Criait-on «au feu» au paléolithique?

Impossible de dire comment les flammes ont été perçues par leurs premiers utilisateurs. Cependant, les mythes liés à leur origine pourraient apporter des éléments de réponse

Chaque vendredi de l'été, «Le Temps» retrace l'histoire de ces techniques qui ont fait peur à leur arrivée, bien avant la 5G.

Il réchauffe, illumine, éloigne ombres et bêtes. Il brûle, incendie et peut devenir indomptable. Après la pierre taillée, l’utilisation du feu est une des premières grandes découvertes du genre humain. Malheureusement, seuls quelques os brûlés et découpés au fond d’une grotte sud-africaine témoignent du plus ancien repas à base de viande cuite, daté d’un million et demi d’années. A partir de là, difficile de s’imaginer ce qui est passé dans la tête de ces lointains ancêtres, probablement du genre Homo, lorsque le premier d’entre eux ramassa puis apporta une branche enflammée à ses congénères.

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Il va donc falloir avancer quelque peu dans le temps pour dénicher une évocation de cette découverte et abandonner les traces archéologiques pour jeter un œil au symbolisme de la mythologie. En 1930, l’anthropologue écossais James Frazer publiait le recueil Mythes sur l’origine du feu, regroupant des légendes de tous les continents sur cette thématique. Il y met en avant les similitudes qui semblent exister entre ces mythes et ceux issus de la tradition européenne, Prométhée en tête. Un héros ou tout autre être surnaturel offre le feu aux humains, souvent en le volant aux divinités locales.

De la Rome de Néron à Notre-Dame-de-Paris, le pouvoir destructeur du feu est une épée de Damoclès accompagnant l’humanité depuis son origine

Attention à l’européocentrisme

Le feu n’aurait-il été vu que d’un point de vue civilisateur? «Il faut se méfier de ce genre de parallèles, conseille toutefois François Gauthier, anthropologue à l’Université de Fribourg. Au début du XXe siècle, beaucoup d’ethnologues recherchaient une symbolique universelle correspondant aux mythes fondateurs européens. Il y a un risque que certains de ces témoignages aient été quelque peu dénaturés par ce préjugé.»

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On finit néanmoins par trouver quelques occurrences échappant au schéma européocentriste. De la Sibérie à la Papouasie-Nouvelle-Guinée, quelle que soit la région, plusieurs mythes évoquent les peurs provoquées par la découverte du feu. L’un d’entre eux, du peuple africain chagga, regroupe plusieurs d’entre elles. Un groupe d’hommes, pour s’occuper, faisaient tourner la pointe de leurs flèches dans des bûches en bois.

Une des flèches commença alors à chauffer, la bûche à dégager de la fumée puis du feu. Les flammes embrasèrent l’herbe alentour et la nourriture que les hommes avaient apportée. L’incendie attira les autres villageois qui, effrayés, prirent cela pour un sortilège. Affamés, ils se décidèrent tout de même à manger cette nourriture qu’ils croyaient perdue. Il s’avéra cependant qu’elle était meilleure que crue. Au-delà de la peur de la nouveauté, ce sont surtout les risques d’incendie et d’empoisonnement qui sont ici mis en avant.

Renforcer le lien social

De la Rome de Néron à Notre-Dame-de-Paris, le pouvoir destructeur du feu est une épée de Damoclès accompagnant l’humanité depuis son origine. Une braise mal éteinte et ce sont des pans entiers de civilisation qui disparaissent. A l’inverse, la cuisson de la nourriture s’est avérée un avantage indéniable, détruisant les germes, rendant les aliments plus faciles à mâcher et plus digestes. Il a permis, au fil des millénaires, la poterie, la forge et le monde industriel.

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Au-delà de l’aspect technologique, le feu a pu également avoir un rôle de lien social fort, comme l’explique l’anthropologue américaine Polly Wiessner dans une étude de 2014. Après trente ans d’observations des Bushmen d’Afrique du Sud, elle est arrivée à la conclusion que les discussions en soirée autour du feu renforçaient les interactions sociales et la transmission des traditions orales.

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