En Suisse romande, la Société de Banque Suisse (SBS) n'occupe plus personne de plus de 60 ans depuis mars de cette année. Pas étonnant. Il y a quelque temps encore, les retraites anticipées étaient rares. L'arrivée des restructurations a tout bouleversé. En 1994, par exemple, le plan «Profil» envoyait 200 employés de la banque en préretraite. Pour les quatre ans à venir, la fusion UBS-SBS provoquera 2100 mises à la retraite anticipée.

Même situation dans les autres secteurs. La Poste: quelque 450 retraites anticipées par an durant la première moitié de la décennie quatre-vingt-dix, puis 722 en 1994, 652 en 1995 et 480 l'année suivante. De 1997 à 2000, toujours en raison de la restructuration du géant jaune et pour éviter les licenciements, 2500 personnes prendront une retraite avant l'âge légal.

Chez Novartis, ce sont plus de 760 retraites anticipées en 1996 et 811 l'année dernière. ABB en Suisse: 200 salariés partent à la retraite avant l'âge chaque année. Bref, la préretraite est devenue un instrument prisé dans la gestion des «effectifs surnuméraires», comme on dit pudiquement aujourd'hui.

Problèmes de financement

Directeur des ressources humaines du groupe de la construction Zschokke (3000 salariés), Jean-Pierre Vogt le reconnaît volontiers. «Le problème, c'est son financement, s'inquiète-t-il. En début de crise, les entreprises avaient encore les moyens de payer des retraites anticipées sans diminution des rentes. Désormais, ce n'est plus guère le cas. Il faudrait trouver une solution ensemble avec les partenaires sociaux et les instances politiques. Sous réserve de régler cette question, je suis tout à fait favorable à des modèles de préretraite. D'ailleurs, leur nombre va probablement augmenter à l'avenir.»

En témoignent les données de l'Office fédéral de la statistique (OFS) qui, si on les décortique, commencent à refléter ce phénomène. Certes, le taux d'actifs occupés des personnes de 55 à 61 (femmes) et 64 ans (hommes) – les actifs occupés en pour-cent de la population totale de cette classe d'âge – ne recule que légèrement, de 71,1% à 70,7% entre 1991 et 1997. C'est plutôt moins que pour les autres classes d'âge.

La surprise, elle, se trouve dans l'évolution radicalement contraire entre les sexes: le taux masculin s'effondre littéralement (de 85,2% à 79,3%), soulignant ainsi la probable aspiration de ces salariés par les retraites anticipées. Mais le taux féminin, lui, affiche une progression exceptionnelle (de 53% à 59,2%), unique comparée aux autres classes d'âge. Voilà qui explique la faible diminution du taux pour l'ensemble de cette catégorie. En somme, les sept dernières années marquées par la crise ont expulsé 2000 hommes de 55 à 64 ans du marché du travail, alors qu'elles y ont appelé 21 000 femmes du même âge. Etrange!

Observateur attentif de l'emploi, Yves Flückiger, professeur d'économie à l'Université de Genève, n'est pas autrement étonné. «Il y a deux aspects, l'un conjoncturel, l'autre structurel, qui s'additionnent. La participation féminine au marché du travail est en constante hausse depuis longtemps déjà. Et, de plus en plus, les femmes restent durablement sur le marché du travail. A cela s'ajoute un effet conjoncturel, directement lié à la crise, et qui est sans doute fort: de nombreuses femmes cherchent un emploi pour compenser la perte du travail du conjoint ou l'éventualité de cette perte. Lors des récessions précédentes, elles avaient au contraire tendance à se retirer du marché du travail pour cause de découragement. Ce n'est plus le cas, à l'image de ce qui s'observe depuis plusieurs années dans les autres pays européens. Le développement du temps partiel au détriment des emplois à plein temps a en outre favorisé ce mouvement.»

Les enquêtes de l'OFS confirment ce raisonnement: l'augmentation du temps partiel a été plus que suffisante pour éponger les nouvelles venues. Sur les 137 000 femmes actives âgées de 55 à 61 ans recensées en 1991, 80 000 (58%) travaillent à temps partiel. Six ans plus tard, elles seront 105 000 (les deux tiers des 158 000 actives recensées) à faire de même. Soit une hausse de 25 000 temps partiels à mettre en regard avec les 21 000 femmes qui ont déboulé sur le marché du travail.

Chez les hommes en revanche, «l'effet temps partiel» est pratiquement nul. D'autres indices attestent aussi de cette recherche par les femmes d'un revenu de substitution. Ainsi, toujours pour la période 1991 à 1997, la participation des femmes mariées (de tout âge) à la vie active augmente fortement: de 51,9% à 53,8%. Et puis, la part des familles avec enfants de moins de 15 ans où les deux conjoints travaillent a carrément explosé (de 40,7% à 54,7%).

Tout se passe donc comme si les hommes de plus de 55 ans éliminés du marché du travail étaient remplacés par les femmes. Mais certainement pas pour reprendre les emplois masculins.

Pour faire quoi, alors? Les informations manquent pour une réponse précise. Le fait cependant que l'OFS enregistre comme actifs occupés les gens travaillant au moins une heure par semaine signifie que tous les petits jobs sont pris en compte. Dont les emplois pas ou peu qualifiés de quelques heures hebdomadaires, comme le travail sur appel dans les magasins, les travaux de nettoyage ou de ménage, la garde des enfants, les services dits de proximité. En d'autres termes, des gagne-pain de substitution, à majorité féminins, mal payés et insuffisamment couverts par les assurances sociales (lire ci-dessous).

C'est en tout cas l'hypothèse de Serge Gaillard, économiste et secrétaire central de l'Union syndicale suisse. Qui voit dans cette évolution une raison supplémentaire pour ne pas élever l'âge légal de la retraite.