Mademoiselle Prunier est une jeune fille rondelette et fort bien apprêtée. Elle arrive à l’institut de beauté emballée dans une petite robe chic et très chère, ses grands cheveux blonds garnis d’un diadème de fleurs et des airs de vestale. On lui donne 22 ans. Perchée sur de hauts talons qui allongent ses jambes tant bien que mal, elle s’accroche à son petit sac à main et, dans un sourire crispé, les pommettes roses de honte et le front un peu brillant, s’exclame tout de go: «J’ai vraiment super peur!»

Mademoiselle Prunier est venue se geler les fesses à l’azote, et parce que c’est sa toute première fois, elle craint d’avoir mal. A la réception de l’institut Bioline, non loin des Champs-Elysées parisiens, la plus expérimentée des esthéticiennes de l’équipe la rassure de son mieux: «Tout se passera bien, Mademoiselle Prunier, vous allez voir. Toutes nos clientes en ressortent ravies. Depuis un an que nous offrons ce service, nous n’avons jamais eu d’accident. Alors que certaines de nos patientes ont plus de 70 ans et viennent pour soulager des douleurs chroniques. Vous savez, la cryothérapie sera d’autant plus bénéfique que vous y entrerez détendue. Il faut laisser le froid agir, l’accepter comme un ami, et surtout ne pas se crisper. Avant tout, c’est un moment de plaisir et de détente.»

Toute nue pendant 3 minutes, exposée à des températures entre -110° C et -170° C, telles sont donc les nouvelles frontières du plaisir et de la détente. Trois minutes à se les geler dans un sarcophage de science-fiction, la tête dépassant des vapeurs d’azote qui débordent comme d’un bouillon de sorcière. Mais toute nue, c’est relatif. Pour affronter ces températures polaires, voire spatiales, on garde sa petite culotte et son soutien-gorge. Et l’institut prête des chaussons.

Bon à tout faire

Mademoiselle Prunier n’est pas particulièrement masochiste, pour autant que l’on sache. Elle est là pour perdre du poids et venir à bout de cette damnée cellulite. Les séances de cryothérapie lui ont été recommandées dans le cadre d’un ­régime détox qui comprend notamment un contrôle de son alimentation et une activité sportive soutenue. Le très grand froid, paraît-il, a toutes les vertus, et notamment celle de provoquer un drainage naturel «purifiant». Le principe: faire croire au corps qu’il est sur le point de geler. Sous l’effet du choc thermique, les vaisseaux sanguins se contractent brutalement, le sang afflue dans les ­organes vitaux. En revenant à température ambiante, les vaisseaux se dilatent un grand coup, et l’on obtient en 3 minutes les mêmes résultats qu’en 30 minutes de drainage lymphatique. Il paraît que, dans les heures qui suivent ce mauvais traitement, le corps brûle spontanément entre 500 et 800 calories. Sans compter que les couches profondes de l’épiderme se mettraient à fabriquer du collagène, une protéine qui confère à la peau son élasticité. Adieu kilos superflus, peau d’orange, cellulite et signes extérieurs du vieillissement.

Formidable? Ce ne serait que le prénom. Si l’on en croit les prophètes de la cryothérapie du corps ­entier – principalement les revendeurs-importateurs de ces sarcophages infernaux –, le très grand froid servirait aussi à anesthésier les douleurs chroniques ou ponctuelles (arthrites, fibromyalgies ou tendinites, etc.) par effet anti-inflammatoire, préviendrait les troubles cardiovasculaires et érectiles en favorisant la circulation sanguine, renforcerait le système immunitaire et soignerait les dépressions légères. Tout à fait. Il suffit de violemment maltraiter son corps pour qu’il se mette à sécréter des endorphines, les hormones du plaisir, pour mieux affronter la douleur.

Faut-il préciser que rien de strictement scientifique ne valide ces arguments de vente? Toutefois, en pratique, la cryothérapie a déjà fait nombre d’heureux, y compris chez les «spa junkies», et puisque personne à ce jour n’en est mort, Le Temps a décidé de tester la chose, car, après tout, il en va de son devoir d’information.

Le prix du gaz

Ainsi, nous voilà à l’Institut Bioline à Paris, en la compagnie fortuite de Mademoiselle Prunier, pour ce baptême à l’azote qui se révélera infiniment moins dramatique qu’elle ne l’imaginait – et pour tout dire, franchement moins rigolo qu’espéré. Après avoir signé un «consentement éclairé du patient» qui stipule que nous avons été correctement informées des règles de sécurité et que nous ne sommes ni cardiaques, ni asthmatiques du froid, ni enceintes, ni porteuses de pacemaker, ni atteintes du syndrome de Raynaud (trouble du flux sanguin dans les extrémités), nous nous retrouvons en peignoir à l’entrée d’une petite pièce borgne, au milieu de laquelle trône l’engin cylindrique de quelque 2 mètres, que l’opératrice s’occupe à refroidir tandis que nous marinons dans un mélange d’appréhension et d’excitation.

Pour que la cryothérapie soit rentable, l’institut doit enchaîner les patients sans interruption entre deux séances, car, nous explique l’esthéticienne en chef, le caisson se réchauffe très vite et il faut plus d’une heure pour le refroidir à nouveau. Le refroidissement consomme une portion d’azote liquide à vide, et ce gaz coûte cher, nous dit-on. Une manière de justifier un prix de 50 euros la séance de 3 minutes. Nous apprendrons par la suite que la quantité d’azote pour une personne coûte en réalité 6 euros. Mais trêve de scepticisme, retenons seulement qu’en raison de ces rendez-vous fixés quasiment en groupe, la cryothérapie devient une expérience ­collective par nécessité, où d’improbables solidarités se nouent au nom des économies d’échelle.

Mademoiselle Prunier entre la première, et de la porte close ne nous parviennent ni cris ni hurlements. Trois minutes passent en un clin d’œil. Lorsque la porte s’ouvre, le regard que nous échangeons indique qu’elle n’a pas eu le temps de comprendre ce qui lui était arrivé.

C’est à notre tour. Une fois dans le sarcophage, le sol s’élève en un bourdonnement mécanique et s’arrête dès que la tête dépasse du cylindre. L’opératrice fait la conversation en même temps qu’elle abaisse la température, qui s’affiche en gros caractères digitaux rouges sur un écran à quelques centimètres du nez. Sans doute par souci de bien faire, de ne pas nous dégoûter ou nous faire peur, elle limite la descente aux enfers à -110° C, ce qui est froid, voire légèrement piquant vers la fin des 3 minutes, mais un brin décevant, tout de même.

Les armes lourdes

Est-ce parce qu’en ce jour de mi-juillet Paris brûle sous la canicule? Parce que toute la journée, on a rêvé de se lover dans le coin d’un frigidaire, de s’ébrouer dans un bac à glace, de se téléporter quelque part à l’ombre, en hiver, en Sibérie? Moins cent dix degrés centigrades, ce jour-là, ce n’est pas assez. A la sortie du caisson grand froid, on se rhabille en boudant un peu. Certes, il y a l’endorphine, cette sensation de bien-être diffuse, la peau refroidie qui brille un peu et une très vague impression de froid sous-cutané, notamment dans les jambes, mais rien de tout cela ne résistera plus de vingt minutes à la touffeur et au macadam.

A la réception, Mademoiselle Prunier, sans doute sous l’effet des ­endorphines, fixe son deuxième rendez-vous de cryothérapie au surlendemain. En général, on recommande entre 5 et 10 séances, espacées d’un ou deux jours, dans le cadre d’une cure. Elle n’a pas adoré, mais elle n’a plus peur. Et surtout, elle est très déterminée à parfaire ce cuisseau par trop adipeux.

Au risque de provoquer l’hilarité chez les Scandinaves qui ont inventé le sauna, il paraît que la mode, en ce moment, dans les spas, c’est les traitements chaud-froid. Pour l’effet drainant vasoconstriction-vasodilatation.

A Paris, on nous apprend l’existence du parfait antonyme du cryosauna: le sauna infrarouge. Un système qui fait transpirer si profondément qu’il permettrait d’éliminer les toxines les plus crasses au niveau de l’hypoderme.

Le bien-être est une guerre sans merci qui se mène à l’arme lourde.

Cryothérapie: Institut Bioline, rue Washington 19, Paris. www.beaute-bioline.com Sauna infrarouge: Vital Dôme,rue Alsace-Lorraine 6, Boulogne-Billancourt. www.vital-dome.com

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