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En culotte contre les agressions sexuelles

Féminisme Le collectif «Slutwalk Suisse/Marche des salopes» s’est constitué en association. Comment combat-on la «culture du viol» en 2014? Immersion

Elles sont tout habillées. Ça change de leur image habituelle: jusqu’ici, en vrai ou en photo, on ne les avait vues que dans les tenues succinctes qu’elles adoptent pour descendre dans la rue. De ces femmes qui manifestent en sous-vêtements contre les violences sexuelles, le monde a commencé par remarquer le look: des toilettes défiant spectaculairement les convenances, et parfois même le climat, dans une série de marches urbaines à Toronto, Melbourne, Bogota, Amsterdam, Londres ou Genève. En lisant les slogans sur leurs banderoles, on découvrait alors que ces activistes d’un genre nouveau se désignaient elles-mêmes par une injure, s’appropriant l’invective pour en faire un mot de ralliement.

A mesure qu’on absorbait le poids des mots et le choc des images, on finissait également par comprendre leur message: se (dé)vêtir de la sorte sert à affirmer qu’aucune brièveté ou légèreté de tissu, aucun frou-frou dit «affriolant», aucune attitude étiquetable comme «provocante» ne peuvent excuser, expliquer, justifier un acte d’effraction charnelle. «Lors d’une agression sexuelle, il y a un seul coupable: l’agresseur», rappelle Géraldine devant l’assemblée qui transforme le collectif Slutwalk Suisse en une association régie par les articles 60 et suivants du Code civil, pérennisant ainsi le mouvement spontané. Les marches genevoises d’octobre 2012 et octobre 2013 n’étaient donc pas que des coups d’éclat.

Une vingtaine de personnes participent à cet événement fondateur, mardi 6 mai, dans le sous-sol du Café Gavroche à Genève. Des femmes genevoises et vaudoises, âgées pour la plupart entre 20 et 30 ans, quelques aînées dans leur quarantaine ou leur soixantaine, trois doctorantes en études genre à l’université, deux hommes. Au-delà des guêpières et des pancartes, on découvre une réflexion qui voit large et loin, un groupement qui réseaute efficacement avec les autres organisations de femmes et qui intervient auprès des instances publiques, une véritable machine à penser.

Slutwalk en anglais. En français, Marche des… Pourquoi, au juste, ce mot si chargé – qu’on ne s’autorise dans ces lignes à écrire qu’une seule fois (promis, juré) pour ne pas vous froisser, lectrice, lecteur? Réponse conjoncturelle: Toronto, janvier 2011. Un policier soulève un tollé en affirmant que «les femmes devraient éviter de s’habiller comme des salopes pour ne pas être l’objet d’agressions». En réponse à cette déclaration, qui paraît rendre les victimes coresponsables de leur infortune, la première marche est organisée, en prenant le terme au contre-pied de la lettre.

Mais où commence, en fait, l’agression? Si le viol en est l’un des extrêmes, où se trouve l’autre? Où passe, par exemple, la frontière entre le harcèlement de rue et la drague? Cette dernière serait-elle déjà une forme d’agression? «J’aime beaucoup draguer et me faire draguer, rassure Coline, une des neuf membres du comité élu ce soir. C’est un phénomène de connivence entre deux personnes qui s’incluent mutuellement. Même le mec qui vous fait un compliment en passant depuis sa voiture… Il participe à une culture sexiste, oui, qui attribue des rôles aux unes et aux autres, mais ça ne constitue pas pour autant une agression. Le harcèlement de rue, qui vous met mal à l’aise et qui suscite la peur, est par contre un acte dont l’effet n’est pas la séduction, mais l’exclusion de l’espace public.»

Changement de paradigme, nouvelle éthique sexuelle, donc: aux hommes d’accepter, d’une part, que le mur du consentement est absolument infranchissable. «Le viol n’est pas une affaire entre deux personnes. Il n’est pas dû à des «pulsions» masculines incontrôlables, mais résulte de mécanismes sexistes selon lesquels le corps des femmes doit être à disposition», déclare la Charte de la Slutwalk Suisse… Aux femmes, d’autre part, d’assumer leur propre désir, rejetant une construction de la féminité qui les oblige à «dire d’abord non, car autrement on passe pour une traînée» et à «résister avant de céder», reprend Coline. En cela, l’attitude de l’association est sex-positive, selon la formule anglaise consacrée par la «troisième vague féministe» dans les années 80.

«L’existence même du désir justifie son absence quand il n’y en a pas. Considérer la sexualité féminine comme active, c’est important pour prendre en compte le consentement», complète Chloé, autre membre du comité. Exemple cru? «Prends-moi fort, pas de force», clamait une pancarte lors de la première marche genevoise… Mais comment appelle-t-on, déjà, en jargon sexiste, une femme qui revendique ainsi la pleine jouissance de sa sexualité, libre de toute contrainte, en dehors de celles qu’elle aurait choisies elle-même de se donner? Ça commence par «S»…

«Il s’agit pour nous de récupérer ce terme stigmatisant, de priver l’agresseur du monopole de ce mot et de le vider de son sens. Se l’approprier, comme ça a été fait avec «pute», «nègre» ou «pédé», explique Coline. En parallèle, l’association a approché le Service de santé de l’enfance et de la jeunesse de l’Etat de Genève (SSEJ) pour réfléchir à des campagnes contre le slut shaming: pratique consistant, dès l’âge des bancs d’école, à «disqualifier socialement une femme par rapport à un comportement sexuel prêté ou avéré».

Que faire, à part défiler en petite culotte? Réagir – par exemple – en rédigeant un «programme féministe de prévention» lorsque le centre intercantonal Prévention suisse de la criminalité (PSC) publie des conseils jugés «liberticides» sur le comportement à adopter pour ne pas être agressée («Ne laissez jamais paraître que vous êtes une femme qui vit seule», «Ne sortez pas seule la nuit»…). Imaginer des campagnes visant à renforcer la loi, mais surtout à changer les mentalités: «C’est la lutte contre la culture du viol et la prévention en amont qui doivent gagner en force, pas le taux d’occupation des prisons», martèle la Charte. La «culture du viol»? C’est «tout ce qui banalise la violence sexuelle», précise Chloé. Exemple célèbre: le tube pop Blurred Lines: «Je déteste ces frontières brouillées/Je sais que tu en as envie/Mais tu es une fille sage…»

Avec cet alliage de féminisme et de nudité publique, une comparaison, pour terminer, vous pend au nez: Femen… «Rien à voir», rétorque Chloé. Les positions s’écartent surtout au sujet des femmes d’autres cultures: «Nous n’imposons pas notre définition de la liberté: à poil ou voilée, dans la tenue qui vous convient.» Voilà, se dit-on en quittant les lieux, des traînées singulièrement éclairées.

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