L’amour en Suisse (5/5)

«Dans la culture albanaise, tout est une question d’honneur et de réputation»

Isabella est Italo-Marocaine, Granit est Kosovar. Ils se confient sur leurs difficultés à s’épanouir et à envisager leur futur alors que certains proches s’opposent à leur union

Ahhh l’amour, ses multiples formes et visages, ses chemins de traverse… Cette semaine, «Le Temps» vous propose de découvrir des histoires atypiques, incarnant la diversité des situations vécues dans notre pays, à travers le dialogue de couples suisses.

Les épisodes précédents:

Isabella*, 22 ans, et Granit*, 23 ans, habitent Genève. Elle travaille pour une entreprise spécialisée dans les services de livraison. Lui est employé par le centre de contrôle de Genève Aéroport. Le jeune couple vit depuis deux ans une relation amoureuse, non sans obstacles. Isabella a des origines italienne et marocaine. Si, très vite, son copain Granit a été accepté au sein de sa famille, la situation a été bien différente pour la jeune fille. Elle doit encore faire face à l’hostilité de ses beaux-parents. Granit est d’origine kosovare et dans sa culture, la mixité a du mal à passer.

Isabella: Granit et moi, nous nous connaissons depuis plus de quatre ans mais n’avons pas toujours été en couple. Au départ, il était une simple connaissance. Genève est une petite ville, je le connaissais donc de nom sans jamais l’avoir vraiment rencontré. D’ailleurs, la première fois que l’on s’est vraiment vus, c’était à Barcelone (rires).

Granit: Oui, c’est vrai! J’étais en vacances avec mon meilleur ami. On s’est croisés, elle avait discuté avec mon pote, je l’avais saluée mais je ne participais pas à la conversation. A cette époque, j’étais là pour profiter. Je ne m’intéressais pas vraiment à elle, même si je la trouvais très jolie. De retour à Genève, nous nous croisions de plus en plus fréquemment, nous sommes devenus amis puis avons fini par nous mettre en couple deux ans plus tard.

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I: C’est notre première véritable histoire d’amour. C’était tout nouveau pour nous deux, alors on a voulu faire les choses dans l’ordre. J’ai présenté Granit à ma famille et il a vite été accepté. Mes parents sont très ouverts d’esprit, notre relation ne leur a jamais posé problème. Au début, lui aussi m’avait présentée à ses proches, j’allais même chez lui de temps en temps. J’avais l’impression que ses parents restaient plus ou moins indifférents. Nous vivons une relation complètement différente dans nos rapports avec nos parents.

G: C’est vrai qu’au début de notre histoire, mes parents n’avaient pas vraiment de problème avec ça…

I: En même temps, ils étaient persuadés que ça n’allait pas durer.

G: Peut-être oui, mais ils ne me l’ont jamais dit. J’ai fini par le comprendre, car ils n’envisageaient pas cette relation comme moi je la ressentais; j’ai tout de suite voulu construire quelque chose de sérieux avec Isabella. Je suis aussi très proche de ma famille, je suis un peu le fils à papa-maman. J’étais tout le temps avec eux. Dès qu’Isabella et moi nous sommes mis ensemble, je passais le plus clair de mon temps avec elle. Ils ont commencé à ressentir le manque et ils se sont dit: «Mais cette fille s’est accaparé notre fils.» Et c’est ce qui les dérangeait le plus. J’ai été éduqué dans cette tradition où la famille a une place très importante, nous sommes tous très soudés. En fait, ils me reprochaient de vivre comme si j’étais déjà marié avec elle. A ce moment-là, je ne sais pas si le fait qu’elle soit Albanaise aurait changé quelque chose. Elle était simplement la fille qui avait volé leur fils.

I: Il est clair que si j’avais été une Albanaise, la situation aurait été plus simple, puisqu’une Albanaise élevée dans cette même tradition n’aurait jamais «éloigné» Granit de sa famille et n’aurait pas accepté qu’il passe moins de temps avec ses proches. Heureusement que je suis musulmane, sinon, ça ne serait vraiment pas passé.

G: C’est juste. Dans leur esprit, une Albanaise ne m’aurait jamais séparé d’eux puisqu’elle partagerait notre culture. Le fait qu’on pratique la même religion a sans doute été un avantage. Si cela n’avait pas été le cas, mes parents auraient été bien plus durs encore, quitte à m’interdire de la voir.

I: Tu aurais accepté?

G: A l’époque, peut-être oui. Je n’avais pas la même attache et les mêmes sentiments qu’aujourd’hui. Mon père aurait pu m’ordonner n’importe quoi, j’aurais préféré lui obéir. Même si, pour moi, l’origine ou la religion ne définit pas une personne, mes parents ont une autre vision des choses. C’est très compliqué d’aborder ce genre de sujet avec eux. Mon père, surtout, est une véritable tête dure.

I: Je confirme, son père me fait même peur parfois (rires). Ce qui est difficile pour moi, c’est que j’ai été élevée dans une famille extrêmement ouverte au sein de laquelle tous les sujets pouvaient être abordés. Les parents de Granit sont tout à fait à l’opposé. C’est super frustrant. Je suis tellement bien dans ma relation de couple que j’aimerais que ce soit la même chose avec sa famille. Je me suis toujours imaginée être avec mon copain, ma belle-famille, partager des moments privilégiés avec ma belle-mère. Et des fois, je me dis que je ne pourrai jamais vivre ça.

Pour ma famille, il n’y aura jamais mieux qu’une femme albanaise pour un homme albanais

G: Dans ma culture, de manière générale, on ne peut pas casser la lignée. On ne peut pas se marier avec une autre femme qu’une Albanaise. Pour ma famille, il n’y aura jamais mieux qu’une femme albanaise pour un homme albanais. L’acceptation est parfois plus facile quand, par exemple, il y a plusieurs enfants. Certains parents se montrent alors plus tolérants et peuvent accepter que l’un de leurs fils ou l’une de leurs filles choisisse une femme ou un homme d’une autre origine. J’ai une sœur, mais je suis le seul garçon chez moi. Donc il est impossible pour mon père d’accepter que son fils unique ne soit pas avec une Albanaise.

I: Je ne vais jamais chez lui, il est toujours chez moi. Pourtant, je m’entends très bien avec certains membres de sa famille. Ses cousines me convient parfois aux événements familiaux. Dernièrement, j’ai été invitée à l’anniversaire de l’un de ses cousins, cela faisait deux ans que je n’avais pas vu ses parents. J’ai débarqué à cet anniversaire, je ne savais plus où me mettre. J’ai été une fois au Kosovo avec lui et sa mère me faisait un tas de réflexions sur ma façon de m’habiller. Mais quand j’étais avec ses cousines de Moldavie, tout se passait très bien, je me sentais intégrée.

G: Mon père est quelqu’un de très respecté au Kosovo, qui a beaucoup apporté à toute sa famille. Dans la mentalité de là-bas, entendre que le fils de cet homme a choisi une autre épouse qu’une Albanaise serait honteux. C’est une question de réputation, comme si je déshonorais la famille. Je pense que si j’avais trois frères, mes parents accorderaient moins d’importance à tout ça. Isabella me reproche toujours de ne rien faire pour changer les choses, mais j’ai l’impression que je n’aurais pas vraiment d’influence. Je ne peux pas changer mon père du jour au lendemain, c’est impossible. Il est vraiment têtu et il a toujours été comme ça, carré, il sait ce qu’il veut, il sait où il va.

I: La situation fait beaucoup de peine à mes parents. Ma mère se dit souvent: «Ma fille a tout ce qu’il faut et elle ne se fait pas accepter.» Elle a déjà essayé de parler avec Granit en lui suggérant d’organiser un repas afin que nos familles se rencontrent. Mais une telle situation me paraît inimaginable.

G: J’ai déjà essayé de parler avec mes parents, surtout avec mon père, mais la situation n’a pas plus évolué que ça. Je ne lâche quand même pas l’affaire. Ce que je répète souvent à Isabella, c’est qu’il ne faut pas qu’elle s’attende du jour au lendemain à venir manger tranquillement chez moi. Ce n’est pas facile, car si mes parents considèrent que j’ai échoué à un moment donné dans ma vie, tout retombera sur notre histoire d’amour, comme quand j’ai renoncé à faire l’armée. Dans notre culture, c’est ce qui fait de toi un homme. Je n’avais pas envie d’y aller et j’entamais ma relation avec Isabella. J’ai donc déserté au bout de quelques jours…

I: Et il est venu habiter chez moi en cachette!

G: Mes parents ont fini par le découvrir. Bien entendu, la faute est retombée sur elle. C’était à cause d’elle que j’avais fait ce terrible affront, à cause d’elle que j’avais changé. Mes parents m’ont alors formellement interdit de la voir. J’ai fini par craquer, et par la quitter.

I: A ce moment-là, j’ai hésité à aller sonner chez eux pour leur parler, puis j’ai renoncé. J’ai l’impression qu’ils ne me prennent pas au sérieux, de toute façon. Etant donné que je ne suis pas à l’aise avec eux, je passe, au mieux, pour la fille très timide qui ne parle jamais. Pendant une certaine période, j’ai même songé à apprendre l’albanais pour me rapprocher d’eux.

G: (Rires.) C’est vrai que si tu parlais albanais, ça aurait tout changé. Ils auraient perçu ça comme un signe de respect et d’intégrité.

I: D’accord, mais apprends l’arabe toi aussi! Il faudrait que toutes les cultures sur cette terre s’adaptent aux exigences des Kosovars et des Albanais alors qu’eux ne font aucun effort! (Rires.)

G: Dans la culture albanaise, lorsqu’une femme se marie à un homme, c’est lui qui devient le chef de la famille. C’est un peu dingue de réfléchir comme ça. Admettons que je change quelque chose pour elle ou que je me mette à apprendre sa langue, même si mes parents l’acceptaient, il suffirait qu’un autre membre de la famille critique cela et tout serait remis en question. Tout est une affaire d’honneur et de réputation.

I: Mais si tu n’as jamais l’approbation de tes parents, tu ne te marieras pas avec moi?

G: Si! Je garde l’espoir qu’ils changent d’avis. Je sais que c’est avec toi que je veux continuer ma vie. Mais je sais aussi que je ne tournerai jamais le dos à ma famille.

* Les prénoms ont été modifiés


Les chiffres de la mixité

En Suisse, le nombre de mariages mixtes augmente d’année en année. En 2016, ils représentaient plus d’un tiers des unions (15 100). Suisses ou Suissesses choisissent avant tout des partenaires européens: Allemands, Italiens, Kosovars ou encore Français.

D’après l’Office fédéral de la statistique, le taux de personnes mariées vivant dans un couple – ou une famille – mixte est d’environ 10%. Près de 5% des Suisses nés sur le territoire helvétique sont mariés avec une personne de nationalité étrangère.

Les Suisses nés à l’étranger se sont mariés deux fois plus souvent avec quelqu’un de nationalité étrangère que les Suisses nés en Suisse (58% contre 23%).

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