«Comment soigner un digiborigène?» Sachons, avant de commencer à répondre, que le terme est un mot-valise contenant «digital» et «aborigène». Il indique ce que les anglophones appellent digital native: une personne née dans l’environnement des NTIC (Nouvelles technologies de l’information et de la communication), pour laquelle le maniement des outils numériques est une seconde nature, comme pour ses parents le fait de lire et écrire.

Alors, comment soigne-t-on un aborigène numérique lorsque son psychisme est en souffrance? Avec une digithérapie? Une e-psychanalyse? Une cyberconsultation? La revue scientifique française Adolescence, publication «de psychanalyse, psychopathologie et sciences humaines» lance le débat, invitant praticiens et théoriciens à livrer leurs réponses, regroupées en volume sous le titre Thérapie@.

Terrain vierge? Pas tout à fait. Le monde anglo-saxon a quelques longueurs d’avance dans la pratique de la thérapie à distance par l’intermédiaire de la Toile, ou telepsychology. Dans les cabinets des psys français, en revanche, «c’est d’abord par les jeux vidéo que le numérique s’est manifesté», notent le psychanalyste Yann Leroux et la psychologue Kathya Lebobe. Pour eux, «les jeux vidéo et les matières numériques sont les équivalents des jouets, du papier, des crayons et de la pâte à modeler utilisés dans les psychothérapies d’enfants» à partir des années 1920.

Le cabinet des avatars

Mais le jeu vidéo (ou le robot humanoïde, dont l’usage commence à être expérimenté) reste un «médiateur» facilitant l’échange dans le cadre d’une séance classique plutôt que le véhicule d’une véritable thérapie en ligne. Le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron s’est engagé en pionnier dans une sorte de fuite en avant expérimentale en imaginant un espace de consultation virtuel, avec des personnages (avatars) représentant le patient et le thérapeute. «J’ai étudié cette éventualité en créant, entre 2006 et 2009, un cabinet de psychanalyste sur l’espace numérique en ligne Second Life», note-t-il. Ce dispositif numérique se révèle toutefois «un frein à l’investissement de la thérapie». La visioconférence via Skype et l’e-mail semblent aujourd’hui des outils plus prometteurs.

Mais pourquoi le faire? Pourquoi livrer l’espace-temps particulier de la relation thérapeutique à la marée montante du tout-numérique qui inonde notre expérience du monde? Au départ, ce sont en général des raisons pratiques qui poussent patients et thérapeutes à tenter le coup: le fait de vivre dans une région pauvre en psys, un éloignement temporaire, une expatriation, un déménagement, une mobilité réduite, une situation de crise, ou encore la nécessité de consulter en secret, à l’insu de son entourage familial.

Prenez «Laura», le cas clinique par lequel Yann Leroux et Kathya Lebobe illustrent leur propos. La jeune fille – douze ans – a besoin d’une thérapie, mais se livre difficilement lors des séances. Au cours du processus, sa thérapeute lui annonce qu’elle devra bientôt s’absenter, car elle est enceinte: congé maternité. L’approche de la séparation génère une anxiété chez la patiente, comme d’ailleurs chez la soignante. Ayant observé que Laura a l’habitude de se présenter aux séances avec des notes dans un carnet, la thérapeute a une idée: pourquoi ne pas écrire?

Un silence étourdissant

Conséquences inattendues: «Dans les mails, une autre Laura commence à apparaître. Elle aborde de nouveaux sujets, est davantage centrée sur elle-même, et reprend moins les mythes familiaux.» Dans un dynamique marquée par une relation fusionnelle avec sa mère et par la confusion des émotions, «les moments d’écriture lui ont permis d’expérimenter un espace à soi, différents de l’espace indifférencié dans lequel elle vivait jusqu’à présent». C’est ainsi qu’on remarque «pendant et après l’utilisation du mail au cours de la thérapie une diminution des angoisses de séparation, une atténuation des mécanismes de défense de type rigide, et la capacité accrue à faire état des affects personnels». Le détour par l’e-mail fait faire un bond en avant à la thérapie, qui «se traduit par la disparition des symptômes».

Plus attachée que d’autres approches thérapeutiques à une «scénographie» précise centrée sur le divan, la psychanalyse en vient à son tour à intégrer quelques entorses virtuelles au protocoles classique. Sacrilège? Pas vraiment. «Le dispositif imaginé et expérimenté par Freud n’aurait été qu’un cas particulier d’une théorie générale dont nous devrions aujourd’hui explorer d’autres possibilités à travers des dispositifs différents», note Serge Tisseron. «L’évolution des modalités de la cure analytique depuis Freud montre que l’orthodoxie des pratiques demeure structurellement plastique», lui fait écho Cynthia Fleury. En évoquant la séance par visioconférence, la psychanalyste et philosophe française préconise un agencement qui différencie l’espace de la séance de celui de la vie quotidienne, recommande l’utilisation d’un casque audio qui «renforce l’effet de sphère, de bulle» et suggère la position allongée, mais «pas sur un lit, dans la mesure du possible».

Résultats? On constate d’abord que les patients parlent davantage que dans un cabinet: «La verbalisation est plus grande par voie numérique, comme si le patient avait anticipé sa séance par crainte d’avoir une inhibition plus forte quant au silence. Le silence numérique s’entend en effet beaucoup plus.» On remarque aussi que la technologie a un «caractère désinhibant». Plus fondamentalement, la séance par Skype offre «un déplacement» qui est «toujours riche de signification» pour la conduite d’une psychanalyse. «À cette occasion surgissent d’autres dires de la part du patient, d’autres réminiscences, ayant souvent trait à la situation d’empêchement que la voie numérique provoque». À l’arrivée, suite au détour par la Toile, «le travail analytique bénéficie souvent d’une forme d’accélération thérapeutique».

Le coup de la panne

Il existe évidemment quelques précautions à prendre et quelques risques. À travers Internet, «des données sur la vie des patients peuvent surgir inopinément via les réseaux sociaux»: il faut donc éviter d’être amis sur Facebook. Des problèmes de connexions non anticipés peuvent avoir des effets néfastes sur la relation thérapeutique, amenant par exemple le patient à «douter de la compétence, voire de la déontologie de l’analyste pour avoir accepté cela». Sans compter que, comme le relève Serge Tisseron, «toutes nos conversations en ligne peuvent faire l’objet de surveillance». Et que «si les thérapeutes n’organisent pas eux-mêmes leurs pratiques, il est évident que les règles éthiques qui doivent ici nous guider impérativement seront remplacées par des règles commerciales».

Que conclure? Pour les digiborigènes comme pour leurs parents – qui sont, eux, arrivés dans les mondes numériques en tant que migrants – le virtuel apparaît comme le complément du «réel» plutôt que comme son successeur. «C’est en effet l’un des trois points sur lesquels les auteurs réunis ici se rejoignent, relève Serge Tisseron. Les thérapies en ligne fonctionnent d’autant mieux qu’elles font suite à une relation transférentielle déjà instaurée dans une relation en présence physique, et peut-être même ne fonctionnent-elles qu’à cette condition.» Complémentarité indispensable pour que le numérique déploie ses potentialités vertueuses.