Portrait

Damien Bisetti, brasseur vélosophe

Le bistrot et le vélo, c’est une histoire de famille. L’ancien champion cycliste genevois devenu restaurateur vient de fonder une équipe cyclosportive et a lancé une bière qui circule dans le peloton

Une photo prise vers 1913 résume son histoire. Image jaunie de la rue du Perron et sa rangée d’auberges, en Vieille Ville de Genève. Des personnes posent devant le café-hôtel Novarese, «repère des Ritals que tenait mon arrière-grand-mère», commente Damien Bisetti. L’aïeule apparaît sur le cliché aux côtés de deux petites filles en robe blanche et de son fils qui tient crânement une bicyclette d’enfant. Damien pointe un doigt sur ce gamin qui deviendra son grand-père: «Il avait 6 ou 7 ans, il était déjà fou de vélo.» Ce grand-père sera à son tour bistrotier, va gérer pendant trente-sept ans le défunt troquet du Radar dans les Rues-Basses tout en présidant dès 1942 le club de la Pédale des Eaux-Vives. Vélo et bistrot, le tandem de la famille Bisetti.

Boire une bière après une course est une vieille tradition dans les pelotons. C’est en tout cas meilleur que le Coca. La bière contient des protéines, du calcium, des vitamines

Bière de champions

Aujourd’hui, Damien est le patron du Reposoir à Chambésy, un restaurant avec les pieds dans le lac. Il a repris l’affaire tenue jusqu’en 1996 par son père, lui-même doté d’un très solide coup de pédale. Qu’il a transmis à son fiston: Damien a été en 1986 champion suisse de BMX et a disputé en 1989 les Championnats du monde de VTT. Il mène de front aujourd’hui sa carrière d’hôtelier, d’artisan du vélo et de brasseur puisque depuis 2012 il produit la Vélosophe ou bière des cyclistes. Etrange tout de même cette double casquette: vaincre un col et vendre de l’alcool. Damien explique: «Boire une bière après une course est une vieille tradition dans les pelotons. C’est en tout cas meilleur que le Coca. La bière contient des protéines, du calcium, des vitamines.» On se souvient de Jacques Anquetil levant une coupe de champagne un soir de victoire d’étape.

On se souvient aussi dans les années 50 de ces équipiers exténués sirotant dans une cour de ferme une eau-de-vie artisanale. Bon nombre de champions ont posé avec la Vélosophe dont Pascal Richard, Fabian Cancellara, Laurent Jalabert, Greg Lemond, etc. L’été dernier, Damien a suivi une partie du Tour de France dans les voitures de l’équipe Astana où apparaissait le logo de sa mousse. «En 2016, le Colombien Pantano a emporté une étape et a secoué à l’arrivée une bouteille d’un litre», rappelle Damien.

De la Thaïlande à la Nouvelle-Zélande

Le descendant des Bisetti peut être fier. Il fut bourlingueur avant de se poser. Sitôt achevé un apprentissage de boucher-charcutier, de cuisinier et un passage par l’Ecole hôtelière de Lausanne, il dégotte en 1991 à Bangkok un poste à l’Hotel Oriental, une des plus fameuses adresses du monde. Y inaugure la première boucherie-charcuterie de la capitale thaïlandaise avec Benito, un Belge spécialiste du jambon cru et du pâté en croûte. Il s’envole ensuite vers l’Indonésie, l’Australie et la Nouvelle-Zélande où il rencontre puis épouse une jeune Allemande prénommée Andréa.

Sa vie, depuis, est rythmée par les matinées au Reposoir et les après-midi au Vélosophe, boutique qu’il a ouverte en 2007 rue de Valérie à Chambésy. Cet endroit dédié à la petite reine sous toutes ses formes possède une âme. C’est un sanctuaire du cyclo. Ouvrages, coupures de presse, posters, cadres, pneus, dérailleurs, cocottes (lien entre le frein et le guidon). On y voit un derny (vélo motorisé utilisé jadis sur la piste), des bicyclettes vintage époque Coppi, Bahamontès, Merckx ou Hinault, des spécimens du siècle actuel, très futuristes, fuselés, engins spatiaux capables de grimper le mur du son après celui de l’Alpe d’Huez. Et il y a le fixie, vélo de piste dépourvu de frein, de dérailleur. Un cadre, deux roues, une chaîne. C’est sobre, élégant et tendance. Damien Bisetti peut le customiser au gré du client comme il peut peindre et équiper toute bécane selon le goût du visiteur. «La famille du cyclisme se retrouve au magasin, des anciens pros comme Francis Blanc et Gilles Blaser, des jeunes aussi comme Loïc Perizzolo, le champion d’Europe de la course sur piste par élimination», se félicite Damien.

Un rêve de gosse

En cette fin d’année, il réalise un rêve d’enfant: monter sa propre équipe cycliste, le Team Velosophe Cycling Brigade. Avec le soutien de deux sponsors, Heroïn Bikes, qui fabrique des vélos haut de gamme et va lui en fournir huit, et la marque vestimentaire Rapha, qui va habiller les rouleurs de la tête aux pieds. Au programme les 11 événements majeurs du cyclisme amateur dont le Ventoux, les Pyrénées, la Norvège, les Dolomites et la Haute Route Rockies. Cette dernière s’étale sur sept jours de course dans le Colorado (850 km en tout) avec des cols de haute altitude. «Il y a en moyenne 400 coureurs qui viennent du monde entier, la prise en charge est totale comme dans les compétitions professionnelles», précise Damien, qui a participé à l’épreuve en 2013 et 2017. Son équipe amateur est la seule de Suisse à s’être dotée d’un directeur sportif.

Damien roule 12 000 km par an, 250 par semaine. Il s’aligne tous les ans sur le classique Tour du lac de nuit (départ au Reposoir à 22h, arrivée au même endroit vers 4h). Il se souvient aussi du Tour des Flandres de Genève, compétition à travers le canton (120 km) avec une montée à 38%, supérieure au mythique mur de Grammont (20%). Course d’un autre âge, celle de son grand-père, le prince des Eaux-Vives. On sent Damien prêt à lui offrir une seconde jeunesse.


Profil

1968: Naissance à Genève.

1983: Création du BMX Club Genève.

1996: Succède à son père à la tête du restaurant Le Reposoir.

2007: Ouvre son magasin le Vélosophe à Chambésy.

2012: Première bière Vélosophe.

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