Le pilote aura toujours été à l'image de l'homme: honnête. Et à l'heure de prendre sa retraite, Damon Hill ne s'est pas raconté d'histoire. Dévorée par une belle mais éprouvante carrière en formule 1, la flamme de sa passion s'est peu à peu éteinte. Alors, lucide et prudent, le Britannique a décidé de se ranger des voitures et de raccrocher définitivement son casque. Ce qu'il fera au lendemain du Grand Prix de Grande-Bretagne, le week-end prochain, anticipant ainsi de quelques mois une décision qu'il avait de toute façon prise pour la fin de saison. Hill a même longtemps hésité a s'aligner devant son public, justifiant: «Je ne veux pas donner l'image d'un pilote qui se traîne en fond de grille. C'est une forme de respect que je dois aux supporters qui m'ont toujours été fidèles.» Sans doute traumatisé par sa pitoyable course dans la tourmente du Grand Prix de France, l'Anglais était à deux doigts de ne jamais remettre ses fesses dans le baquet d'une F1. Damon Hill s'est offert quelques jours de réflexion, chez lui à Dublin en compagnie de sa femme Georgie. Et pour que la fin de l'histoire soit belle, c'est donc à Silverstone qu'il fera ses derniers tours de piste. Elégant, Hill reversera la totalité des profits tirés de ce dernier Grand Prix à un centre de recherche contre la leucémie. Damon Hill jure qu'il quitte la formule 1 heureux: «Je n'ai plus rien à prouver. Je ne vais pas passer le reste de ma vie sur les circuits. J'ai quatre enfants et je veux maintenant leur consacrer du temps.» Le pilote britannique se souvient sans doute que son père Graham lui a cruellement manqué. Trop occupé qu'il était à enrichir l'histoire du sport automobile: Deux fois champion du monde de F1, cinq fois vainqueur à Monaco, victorieux aux 24 Heures du Mans et aux 500 Miles d'Indianapolis. Un palmarès irréprochable, mais un terrible manque d'assiduité familiale. Et cette impossibilité de décrocher d'un sport qui lui avait tout apporté. Pourtant, Graham ne s'est pas tué au volant d'une voiture de course, mais aux commandes de son petit avion privé, alors qu'il revenait d'une séance d'essais sur le circuit Paul-Ricard. Damon n'a jamais oublié cette triste matinée brumeuse du mois de novembre 1975.

Ce père qui est parti trop tôt lui a forcément manqué. Graham Hill avait juste eu le temps de transmettre à son rejeton cet amour de la vitesse et de la chose mécanique. Damon se souvient, qu'enfant, il traînait à l'arrière des stands et n'aimait rien tant que s'asseoir derrière le volant de ces drôles de machines que son père pilotait sur les circuits du monde entier. Plus tard, à l'adolescence, sans doute motivé par un esprit rebelle, Damon a tourné le dos aux voitures pour s'intéresser aux motos. Un choix paradoxal, mais il y prend goût au point de s'engager en compétition. Pilote amateur le week-end, il tient le guidon la semaine dans le rôle de coursier. C'est ainsi qu'il parvient à financer ses premières courses. Mais si Damon Hill est le fils de son père il n'est sûrement pas un fils à papa. «Mon père était assez mal assuré. Avec ma mère et ma sœur aînée, il a fallu repartir à zéro.» Cette jeunesse bousculée lui forge le caractère. Il ne sera d'ailleurs jamais le boute-en-train que fut son père. Au contraire, on le présentera souvent comme un personnage taciturne et soupe au lait.

Les études commerciales que sa mère lui impose ne l'intéressent que pour la bourse qu'elles lui offrent de temps à autre, et que Damon consacre immédiatement à la compétition. Il est son propre mécanicien, songe qu'il sera peut-être un jour engagé dans le championnat du monde. Il est heureux et insouciant. Il aime la vitesse et le rock'n'roll. Il joue de la guitare et crée un groupe au nom étrange: «Sex, Hitler et les hormones», dont il est bien incapable, aujourd'hui, d'expliquer l'origine. Damon Hill n'a jamais renié son amour de la musique. Et depuis quelques saisons, il était l'une des attractions du fameux concert de Silverstone, qui animait la soirée du Grand Prix de F1. Cette année encore, malgré l'inévitable tristesse qui accompagne toujours la retraite d'un sportif, Damon sera sur scène, guitare en mains, dimanche soir, en compagnie d'Eddie Jordan, son ex-patron, excellent batteur.

Une fois la fête terminée, Damon Hill songera sans doute avec un peu de nostalgie à sa carrière de pilote, pour constater que l'on n'échappe pas facilement à son destin. Et lui, le fils d'un père célèbre, c'est un peu à sa mère qu'il doit une partie de sa gloire et de sa réussite. Lassée, et surtout effrayée, de voir son fils faire le pitre sur deux roues, Bettie Hill dirigea son rejeton vers l'automobile en lui payant une école de pilotage en France. Elle pensait la course automobile moins dangereuse.

Sur quatre roues, il y en a quelques-uns pour s'intéresser à ce Damon qui remet au goût du jour un illustre patronyme, et aussi le célèbre casque du défunt pilote britannique. «C'était la meilleure façon de perpétuer une tradition, et de montrer aussi à quel point je suis fier de ce qu'a fait mon père au cours de sa carrière. Je voulais que l'on m'identifie comme son fils.» L'apprenti pilote a la surprise de se voir financer ses premières saisons en monoplace. La suite de sa carrière n'est alors qu'une succession de concours de circonstances. Malgré plusieurs saisons en F3 et en Formule 3000 qui ne disent rien sur son talent, c'est lui que Frank Williams choisi pour lui offrir un poste de pilote essayeur. L'année suivante, en 1992, c'est encore lui que l'on va chercher pour remplacer Giovanna Amati qui ne fait pas l'affaire au volant d'une Brabham de F1. Derrière cette décision, il y a Bernie Ecclestone, le grand manitou de la F1, que le nom de Hill ne laisse pas indifférent.

Puis le poste d'essayeur chez Williams se transforme en celui de titulaire lorsque son compatriote Nigel Mansell annonce sa retraite. Damon Hill ne le sait pas encore, mais c'est le début de la gloire et de la fortune. Au sein de l'écurie anglaise, il va côtoyer Alain Prost et Ayrton Senna. A la mort du Brésilien, en 1994, c'est sur ses épaules que tombe la responsabilité d'aller chercher le titre mondial. Comme son père fut projeté sur le devant de la scène chez Lotus à la mort de Jim Clark, Damon doit ses nouvelles responsabilités à la disparition de son équipier. Solide, le pilote britannique assume non sans s'être posé quelques questions. «Je me suis demandé s'il n'était pas un peu ridicule de risquer sa vie tous les quinze jours pour quelque chose d'aussi futile que le sentiment d'avoir donné le meilleur de soi pendant les deux heures d'une course.» Mais les pilotes de F1 sont aussi des professionnels – très bien payés – qui ne peuvent s'arrêter à ce genre de considérations philosophique. Et là encore, Damon Hill pourra se féliciter d'avoir persévéré. Il a été sacré champion du monde de F1 en 1996, remporté 22 Grand Prix, avec Michael Schumacher pour principal adversaire, et gagné la considération dans un sport qui ne pardonne aucune faiblesse. A bientôt 39 ans, il prend une retraite méritée.