L'heure de la retraite a sonné. Daniel Marguerat, professeur de Nouveau Testament à l'Université de Lausanne, a choisi de donner à sa leçon d'adieu, qu'il prononcera ce soir *, le même titre que portait sa leçon inaugurale: «A quoi sert l'exégèse?» L'occasion, pour ce chercheur de réputation internationale, spécialiste du Jésus de l'histoire, de faire le bilan d'une carrière universitaire longue de vingt-quatre ans. Une carrière très riche, qui l'a mené aux quatre coins du monde, à un moment passionnant de la recherche biblique. Daniel Marguerat a été pasteur mais il a la vocation universitaire. Sa retraite n'en sera donc pas vraiment une. S'il évoque la joie de pouvoir se consacrer à ses quatre petits-enfants, et la possibilité d'avoir un autre rapport au temps, son agenda 2009 n'en est pas moins déjà complet. Au menu: des cours, des conférences, et la rédaction de livres. Le paradis du farniente ne semble pas tenter le professeur.

En vingt-quatre ans, Daniel Marguerat a vécu plusieurs bouleversements importants dans son champ de recherche. L'essor des études sur les apocryphes, ces textes qui n'ont pas été retenus dans le canon de la Bible, a révélé toute l'étendue de la diversité du christianisme des origines. Un autre bouleversement a frappé les recherches sur l'apôtre Paul, dont on a redécouvert la judaïcité. «Paul n'est donc pas le renégat qu'on a dit, le juif converti qui se serait retourné contre son peuple, dit l'exégète. Pour lui, le christianisme n'était pas une rupture avec le judaïsme, mais son aboutissement.» Enfin, la quête du Jésus de l'histoire, qui a commencé au XVIIIe siècle, a connu une troisième vague dans les années 80 et 90. Elle a été popularisée par l'émission Corpus Christi.

Ces trois bouleversements ont été autant d'axes de recherche pour l'exégète. La quête du Jésus de l'histoire a été l'un des plus médiatisés, car il questionnait le fondement du christianisme. L'exploration des aspects historiques de la vie de Jésus a eu le pouvoir de fâcher ceux qui étaient attachés à la lettre des Evangiles. Mais pour Daniel Marguerat, le Jésus de l'histoire ne se confond pas avec celui de la foi, et l'analyse des textes bibliques avec les outils de l'exégèse n'empêche nullement le chercheur d'être croyant. Au contraire. «La recherche sur le Jésus de l'histoire est la traduction scientifique de ma foi en l'incarnation. Si je crois en un Dieu incarné, alors j'accepte que celui-ci s'est manifesté dans un individu singulier à une époque déterminée. La recherche historique permet de contrôler notre imaginaire et d'écarter de fausses images de Jésus, suaves, sentimentales ou insipides. Mais on n'arrivera jamais à le reconstruire de manière infaillible. Il sera toujours au-delà de nos représentations.»

Jésus. «Ce qui me fascine chez lui, poursuit l'exégète, c'est la liberté avec laquelle il place l'humain au centre du rapport avec Dieu. Pour lui, c'est autour de l'humain qu'il faut réorganiser la Loi et les traditions, et pas l'inverse. La Loi ne se légitime que si elle promeut l'accueil et le respect d'autrui.» Grâce aux recherches de Daniel Marguerat et d'autres savants, il apparaît aujourd'hui clairement que Jésus n'a pas voulu fonder de nouvelle religion, et qu'il n'a pas envisagé une Eglise. «Jésus était un réformateur du judaïsme. Mais il a donné une impulsion décisive à un mouvement qui ne pouvait pas rester interne au judaïsme.» La recherche historico-critique et les travaux sur l'origine du christianisme ont également permis d'établir que les Evangiles ne sont pas des récits historiques, mais des relectures théologiques de la vie de Jésus. «Il faut consentir au fait que les Evangiles sont le dépôt de la foi des premiers chrétiens, dit le professeur. Ils présentent d'ailleurs des points de vue différents sur Jésus. Ils se contredisent, parfois. L'Eglise des premiers siècles a été sage: elle n'a pas retenu un Evangile, mais quatre. Elle a voulu canoniser une pluralité de lectures de la vie de Jésus, refusant de faire de la théologie une parole unique.»

Une des fiertés de Daniel Marguerat est d'avoir contribué à implanter en Europe, au milieu des années 90, une nouvelle méthode d'analyse des textes de la Bible, dite narrative. Il l'a découverte en Californie en 1992. Elle lui est apparue aussitôt complémentaire avec les outils traditionnels de l'exégèse, comme l'analyse historico-critique. Tandis que celle-ci se propose d'expliquer le pourquoi des récits bibliques et de dégager l'intention de leurs auteurs, celle-là explore le comment: elle s'attache à la composition des textes et à leur réception par les lecteurs. «Aux Etats-Unis, une guerre oppose ces deux lectures, dit le chercheur. En Europe, nous avons réussi à l'éviter, et à promouvoir une pluralité des approches de la Bible.» Le fruit de cette nouvelle méthode de lecture s'est concrétisé par la parution, l'an passé, d'un important commentaire du livre des Actes des apôtres, dont Daniel Marguerat prépare actuellement le second tome.

Le professeur termine sa carrière universitaire dans un climat de discorde entre chercheurs en sciences des religions et théologiens. Le conflit a éclaté dans le cadre d'un projet de fusion des Facultés de théologie. A Lausanne, les sciences des religions sont regroupées sous le même toit que les études de théologie, mais elles souhaitent s'émanciper de cette tutelle, qu'elles jugent trop confessionnelle. Pour Daniel Marguerat, tel qu'il se déroule actuellement, il s'agit d'un «faux conflit» qui fait croire que les deux sciences ont un même objet, ce qui n'est pas le cas selon lui. «La théologie pose la question de Dieu et étudie de manière critique ses représentations. Les sciences des religions étudient des pratiques et des croyances religieuses.» Il peut donc y avoir cohabitation et complémentarité entre les deux disciplines.

Aux yeux de l'exégète, ce conflit laisse aussi supposer que «les sciences des religions seraient objectives, alors que la théologie serait uniquement la défense d'une tradition religieuse». Lui qui a passé vingt-quatre ans à analyser de manière critique les textes bibliques ne peut accepter un tel point de vue.

*17h15, Université de Lausanne, bâtiment Anthropole, salle 1031.