Entre les mains des guérisseurs (3/4)

Daniel Reichel, l’héritier des rebouteux

Le masseur-thérapeute yverdonnois perpétue ce que les pratiques ancestrales avaient de meilleur tout en cherchant à les développer. Dans sa famille, on soulage les douleurs depuis cinq générations

Daniel Reichel n’a pas consacré toute sa vie aux douleurs des autres. Pendant longtemps, il ne manipulait pas les muscles, les nerfs et les articulations mais un clavier et une souris d’ordinateur. Son parcours, somme toute classique: des études de commerce, un boulot dans l’organisation informatique de grandes sociétés. «J’avais du plaisir dans cette activité, assure-t-il, mais les conditions se détérioraient dans le monde de l’entreprise, et j’étais à une période de ma vie où je me posais beaucoup de questions. J’avais besoin de sens. Et puis, maman voulait arrêter de travailler et, avant cela, transmettre son savoir…»

Sa mère, Janine Reichel-Crausaz, a développé en plus de trente ans de métier une technique thérapeutique tout en douceur pour libérer les blocages et soulager les maux. Elle tenait une partie de ses connaissances de sa mère, Hedwige Crausaz-Stauffacher, elle-même fille et petite-fille de rebouteux. Dans la famille, on masse, on mobilise, on «remet» depuis cinq générations.

Lorsque Daniel Reichel a décidé de changer d’orientation professionnelle la quarantaine bien entamée, il a suivi différentes formations et, pendant deux ans, il a participé aux cours donnés par sa mère à cinq élèves. «Son but était de ne pas laisser sa méthode disparaître avec elle, raconte-t-il. Chaque génération a fait pareil: hériter d’un savoir, le développer, puis le transmettre.»

A 52 ans, Daniel Reichel a le cheveu blanc, le corps élancé, le regard pétillant. Il est très calme et pèse chacun de ses mots. Il insiste: ses clients sollicitent un «masseur-thérapeute». Pas un rebouteux. «Il y a tellement de définitions différentes de ce terme-là, soupire-t-il. Mais il y en a une qui me plaît: le rebouteux est celui qui met bout à bout. C’est-à-dire qu’il traite les différentes parties du corps comme les maillons d’une chaîne, afin d’arriver à un équilibre global.» Une définition qui, reconnaît-il, décrit bien sa propre pratique.

Les problèmes à la source

Il reçoit dans la belle maison familiale qui l’a vu grandir, dans un quartier résidentiel tranquille d’Yverdon-les-Bains. Sa mère habite toujours ici mais pas lui: il possède un appartement au centre-ville. J’entre par la petite salle d’attente attenante à la pièce où il travaille. Au mur, des schémas du corps humain, des diplômes, des photos de paysages encadrées. Au centre de la pièce, une table de massage. Le sobre rituel est le même pour chaque nouveau client: d’abord, une courte discussion pour que le thérapeute puisse se faire une idée de ce qui l’attend.

Je lui promets de quoi s’amuser: une pratique assez intensive du sport me vaut toute une panoplie de gênes physiques. Après quelques minutes, Daniel Reichel invite à se déshabiller et à se coucher. Il me recouvre d’un linge en détaillant sa démarche: «Ma philosophie, c’est de rechercher la source d’un problème. Elle ne se situe pas forcément où la douleur survient. Au sein du corps, beaucoup de choses sont liées. Il ne suffit pas de manipuler la zone qui fait mal pour régler le souci.»

Il consacrera quelques-unes des quarante-cinq minutes de la séance à presque chaque partie de mon corps. Le dos, la nuque, les bras, les hanches, les jambes. Je lui avais parlé de douleurs au genou et à l’épaule droite; il passe dessus sans rien y déceler. A gauche, par contre… «C’est assez fréquent qu’il y ait un problème d’un côté et que le corps compense.» Tout en douceur, il masse mon avant-bras, mon bassin, «recentre» l’articulation de mon épaule gauche, détend les muscles.

Je sursaute lorsqu’il touche mes tendons d’Achille, qui me font souffrir tous les matins depuis quelque temps. «Il y a quelque chose», confirme Daniel Reichel en fermant les yeux. Il tire un peu sur ma cheville gauche, qui craque agréablement, puis me masse le dessus du pied. L’affaire de quelques secondes. «Cela devrait déjà aller mieux», affirme-t-il. Je serre les dents en craignant le retour de ses doigts sur mes tendons. Aucune douleur. «J’y vais pourtant plus fort que tout à l’heure, s’amuse-t-il. Parfois, il suffit d’une petite intervention…»

Le corps comme un tout

L’Yverdonnois ne convoque rien de mystique dans sa pratique. «Le corps et l’esprit ne peuvent être dissociés, mais mes compétences se situent dans la manipulation. C’est ma façon d’aider les gens. Je leur donne aussi des conseils, et j’écoute ceux qui ont besoin d’être écoutés, mais c’est sur le physique que j’agis.» En cela, il est bien l’héritier de ces rebouteux de campagne qui, de par tout le pays romand, cherchaient à réparer leurs semblables au fond d’une écurie ou sur le moelleux d’un char à foin. «Les techniques ancestrales avaient du bon, et il est très intéressant de sauvegarder ce savoir-faire pragmatique, valide-t-il. Maintenant, il est important d’évoluer aussi. Il y a cinquante ans, si on avait mal à l’épaule, le rebouteux traitait l’épaule. Il n’avait pas cette volonté de comprendre le corps comme un tout.»

Daniel Reichel insiste: il n’est pas docteur. Il croit en la médecine traditionnelle, ne propose pas de diagnostic à ceux qui viennent le voir et ne prétend pas avoir la solution à tous les problèmes. «En matière de santé, il n’existe pas de baguette magique pour tout résoudre. Mais parfois, j’ai les outils qui permettent à une personne de moins souffrir alors qu’il n’existe pas d’autres solutions.»

Je quitte Daniel Reichel le corps plus léger qu’à mon arrivée. Quelques jours plus tard, mes tendons d’Achille n’ont pas recommencé à me faire souffrir.


Profil

1965 Naissance.

1992 Mariage avec Lorenza.

2009 Entame une formation de masseur.

2011 Masseur-thérapeute devient son activité principale.


Episodes précédents

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