En voiture, Simone! (1/4)

Daniel Rossellat, le philosophe terrien

Le président du Paléo Festival et syndic de Nyon prend le volant pour retourner sur les lieux de son enfance. C’est à Changins que lui est venue cette envie de vivre de la musique

En voiture*, Simone! Cet été, Le Temps passe le volant à diverses personnalités du monde politique et culturel. Ils décident du plan de route et nous emmènent dans un lieu qui a du sens pour eux. C’est dans l’enceinte même du Paléo, devant la grande scène du festival, que nous attend notre premier invité. Bonjour, Daniel Rossellat! Alors, où est-ce qu’on va? «A Changins, un hameau de Nyon dans lequel j’ai passé mon enfance, de 6 à 20 ans. Tenez, on va même emprunter des chemins interdits.»

Le fondateur et président du Paléo Festival, syndic de Nyon depuis 2008 hors parti politique, admire les paysages tandis qu’il conduit. L’homme aux chemises à carreaux cultive un mélange difficilement saisissable de chaleureuse bonhomie à la canadienne et d’attitude malgré tout distante et impénétrable. Il parle avec une sorte de sagesse, genre de philosophie façon boy-scout. «Ce n’est pas forcément l’endroit où la rivière est la plus étroite qu’elle est la plus facile à traverser», dit-il en parlant de sa vie. «Parfois, il vaut mieux marcher un peu plus pour trouver la bonne profondeur de la rivière ou un pont à traverser.»

Là où est née l’idée du festival

La voiture traverse les champs et arrive à Changins. «J’avais 3 kilomètres à faire pour me rendre à l’école, gamin. Mon professeur, qui avait l’habitude de me voir arriver en retard, m’a promis mon premier vélo si je progressais en orthographe. Je peux vous assurer que ça a marché», rit-il. Là, la maison de son ami Jacques Monnier, programmateur de Paléo: «On s’est connus lorsqu’on avait 5 ans et l’on travaille toujours ensemble. Notre local de répétition se trouvait ici. Je n’avais aucun talent, mais j’étais passionné, j’écoutais de la musique en permanence. Dans les soirées, je passais les disques et je me gardais les slows avec les filles. J’achetais des albums, je captais les émissions de radio depuis l’étranger, je me rendais à des concerts. Ten Years After, Led Zeppelin, Pink Floyd, ce sont eux qui m’ont donné l’envie de faire ce métier. La musique a toujours été un élément de langage. C’est ici qu’est née l’idée du festival.»

«Quand je regarde dans le rétroviseur, je suis assez fier du parcours qu’on a fait»

Dans les yeux de Daniel Rossellat se lit la joie de revivre ces souvenirs de l’enfance. Il arrête quelques instants le véhicule car c’est ici, dans le parc du château, qu’il vivait. Son père était l’intendant du domaine qui comportait déjà un centre de recherche agricole, aujourd’hui sous l’égide de la Confédération, collé à la Haute Ecole de viticulture et œnologie construite en 1980. «Ici, il y a plein d’endroits magiques, notamment le chemin de la rivière, l’Asse, ou la forêt, où je construisais des cabanes avec mes copains.»

Très social, mordu de sport, peu scolaire, Daniel Rossellat a toujours su vivre et bien s’entourer. «J’aime la solitude quand je la choisis. Mais l’essentiel de tout ce que j’ai fait, c’est en équipe», raconte ce passionné de hockey qui a 40 saisons derrière lui. «J’aurais de la peine à travailler seul. J’aime les bureaux ouverts et qu’il y ait du monde. Ma vie est une aventure collective, c’est un partage. J’ai l’impression que je ne suis jamais en vacances et que je ne suis jamais au travail non plus.» C’est drôle: nous aussi on l’a, cette impression, en regardant les posts Facebook du syndic depuis le Québec, le Sénégal, le Costa Rica ou le Mexique où il visite des vestiges de la civilisation maya.

Des doutes et une édition mémorable

Il reprend son chemin. A 63 ans, Daniel Rossellat semble infatigable et ne voit pas de raison de s’arrêter. «Quand je regarde dans le rétroviseur, je suis assez fier du parcours qu’on a fait. Je me dis qu’on ne s’est pas trop trompés. Si j’essaie d’expliquer le succès du festival, ce sont d’abord des échecs surmontés et transformés en opportunités. Ma chance, alors, ça a été de savoir tourner la page, même si quelquefois ça a été difficile.»

Il raconte alors le site de Colovray au bord du lac à Nyon, qui a commencé à accueillir l’ancêtre du Paléo, le Nyon Folk Festival en 1977. «En 1989, on perdait le terrain, on était inquiets, on ne savait pas si le public allait nous suivre dans une nouvelle destination. Je n’étais pas bien, j’avais envie d’arrêter. Je trouvais nuls tous les sites que je visitais. Et puis ça, c’est la magie de l’équipe: ils m’ont motivé, encouragé à continuer. D’un coup, j'ai tourné le bouton sur «on», et j’ai vu tous les potentiels qu’offrait la plaine de l’Asse. Alors je me suis enthousiasmé comme jamais. La dernière édition à Colovray, ça a été l’un des moments forts de ma vie: comme si le public avait eu envie de nous dire bravo et merci.»

«Le chemin le plus court»

Sur la route, Daniel Rossellat évite les détours. Il se dit «pragmatique» et prend «le chemin le plus court». D’ailleurs, on est déjà de retour au cœur du festival. Il cherche l’efficacité mais n’a pas l’ivresse de la vitesse pour autant. «L’émotion forte, je la trouve ailleurs». Dans un concert de Paul Simon ou de Tracy Chapman, par exemple, seuls à la guitare face à la foule. Face à Manu Chao ou aux Red Hot Chili Peppers. «L’émotion n’est pas proportionnelle au nombre de décibels, ni au rythme, ni au nombre de musiciens sur scène. C’est un truc qui se passe ou ne passe pas, mais ça vient du public.»

* La voiture a été prêtée par Tesla.

Publicité