LA RIBOT

Danseuse burlesque

Etablie à Genève, l'artiste d'origine madrilène règne en extravagante de la danse. Dernière frasque comique: «Gustavia» au Festival de Montpellier.

Elle est fille de la ville. C'est elle qui le dit. Cigale plutôt que bourdon. La Madrilène Maria La Ribot danse, nue parfois, à cheval sur les tabous. Au Festival de Montpellier danse, rendez-vous ultra-coté, elle était chipie, début juillet, comme au préau. Avec la chorégraphe Mathilde Monnier, elle cosignait Gustavia. Dans ce spectacle, à l'affiche en mars prochain à Genève, La Ribot gémit devant un micro sur pied, chignon et bottines endeuillées. D'une planche compulsive, elle assomme plus tard sa comparse. Dix fois de suite. Parfois, elle est saisie du démon de minuit: orgasme épileptique. Ce Gustavia lorgne du côté de Buster Keaton. Pas un chef-d'œuvre, non. Mais l'exercice vaut comme signature: La Ribot met à nu les codes de conduite - théâtrale et sociale.

Sur scène, La Ribot n'est dupe de rien. Elle mue, démystifie, se raconte, nous saisit. Son grand œuvre, ce sont 34 «pièces distinguées», autant de solos qu'elle a souvent dansés dans des musées ou des galeries. Elle se plastifie, ou se ligote, s'étrangle parfois. Chacune de ces petites morts, elle les a vendues 1000 dollars à des amateurs à travers le monde. Ceux-ci deviennent propriétaires non pas d'une sculpture, mais d'un drame. «La seule obligation que j'ai, dit l'artiste, c'est d'informer l'acheteur du jour et du lieu où je reprends la pièce. Mon idée, c'était de parler de la condition de danseur, d'interroger le prix de sa présence.»

Ça, elle le raconte dans le studio de danse qu'elle partage à Genève avec son mari, le chorégraphe Gilles Jobin. La Ribot reçoit comme à la maison, en grande sœur sans chichi, légèreté de savane en sa robe léopard, avec point de vue choisi sur le nombril. Dans sa bouche, un air de Madrid, sa ville natale. Dans ses yeux vert mer, un feu que corrige l'arc mélancolique de ses sourcils. La Ribot parle de tout, de ses grandes résolutions culinaires qui accouchent toujours de «plats bizarres», c'est une malédiction; de Pablo, 12ans, et de Mateo, 3ans, les enfants qu'elle a avec Gilles Jobin et qu'elle élève à sa manière, tendre et dispersée; d'un mariage qui a fini mal avec un peintre espagnol; et de ses premières larmes de spectatrice, ce jour lointain où la petite fille tachée de rousseur qu'elle était s'est vue cygne, peut-être pour échapper à ses cinq frères et sœurs.

«J'avais 5 ans, j'ai vu avec ma mère Le Lac des Cygnes et La Belle au bois dormant dansés par une troupe russe, j'étais en larmes. Et je n'avais qu'un désir, c'était aller à Moscou.» Père et mère grondent. Au seuil des années 1970, l'Union soviétique de Léonid Brejnev n'est pas plus aimable que l'Espagne du général Franco. N'empêche: Maria est têtue. Elle suit des cours de danse classique. Et accompagne son père, homme d'affaires et collectionneur à ses heures, dans les musées. «Mon père m'a appris à regarder; ma mère m'a transmis une sensibilité artistique.»

A l'aube des années 1980, les artistes espagnols achèvent d'enterrer Franco, mort cinq ans auparavant. L'art est une fête, une rage d'affirmation aussi. Le socialiste Felipe Gonzalez est au pouvoir. Et La Ribot, 22 ans, se découvre des ailes d'ange dans Carita del angel (petit visage d'ange), d'après une chanson populaire ancienne. «Je répétais «Carita del angel», je portais une petite robe de femme de ménage et j'utilisais une chaise pliante. Un succès tout de suite. A Madrid, il n'y avait que le ballet classique, presque pas de danse contemporaine.»

La Ribot pose de grands pieds d'extravagante sur des plages inconnues. Elle admire la chorégraphe allemande Pina Bausch, qui a l'habitude de faire pleuvoir des œillets sur des danseurs au bord des larmes. Pour voir ses spectacles à Wuppertal en Allemagne, elle fait des centaines de kilomètres sur les rails. «J'avais 20 ans, avec une amie, nous avons voulu voir Kontakthof. Nous nous sommes trompées de train, nous avons cru que nous n'y arriverons jamais. Quand nous nous sommes retrouvées épuisées devant le théâtre, quelqu'un nous a poussées dans une salle obscure, c'était la scène même où avait lieu le spectacle! Nous étions sur le plateau, assises sur des chaises au milieu des danseurs. C'était le principe de Kontakthof, mais nous l'ignorions!»

La pièce dure cinq heures. Les deux amies s'échappent. Dans le couloir, elles croisent une dame squelettique: Pina Bausch, tout en blanc, comme un fantôme. Dans la bouche de La Ribot, cette apparition est une tragédie loufoque. «Tu sais, j'étais impulsive. Très folle! Et je le suis toujours!»

La Ribot est adepte des écarts: l'amour du drame d'un côté; une saisie intellectuelle des choses de l'autre. C'est sa marque de fabrique esthétique. Son être et son théâtre. Et puis elle a un côté petite fille, une candeur douloureuse sublimée en éclats de rire. «Mon problème, c'est que je suis très indisciplinée. Mais mon bureau est nettement mieux rangé que celui de Gilles, mon mari! Mais oui, je suis très organisée. Et j'ai horreur des habitudes.» Là, ses yeux vert mer s'absentent. Et dans un souffle, une main pensive sur le front, comme une héroïne du poète Federico Garcia Lorca, elle dit: «J'essaie de trouver ma liberté, de dépasser mes peurs.»

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