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La «dark romance», cette littérature féminine qui érotise la maltraitance

Harcèlement, séquestrations, tortures, sévices sexuels… Les héroïnes de la «dark romance», un segment florissant de la littérature rose, en voient de toutes les couleurs et finissent invariablement dans les bras du bourreau. Etat des lieux de la logique des désirs

Ils se nomment Vicious, Monsters in the Dark, La cage dorée, Sacrifice, L’enlèvement… Ils ne paradent pas en vitrine des librairies, paraissent même souvent dans une simple version numérique, mais leur succès ferait pâlir bien des auteurs. Le roman Dark Romance, qui emprunte son titre au genre auquel il appartient, s’est ainsi écoulé à 40 000 exemplaires. Cette niche de la romance féminine, jamais avare de cruautés en tout genre – consenties ou non selon les ouvrages – frappe l’héroïne d’un syndrome de Stockholm carabiné.

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En pleine ère #MeToo, le succès commercial de cette érotisation du harcèlement et de la violence domestique, même fictive, interroge, alors que Sophie Lagriffol, responsable éditoriale chez Harper Collins, maison éditant les multiples collections des Editions Harlequin, note un engouement croissant en la matière: «Les lectrices réclament toujours plus d’intensité érotique, et les auteurs sont obligés d’aller toujours plus loin. Avec la dark romance, on franchit encore un seuil: certains romans publiés ailleurs ont déjà fait polémique, et c’est à chaque éditeur de fixer ses limites. Mais je pense que le cadre fictif permet de se libérer des considérations morales. Les lectrices font la part des choses. Elles restent maîtresses de leur vie au quotidien et ne s’identifient qu’en termes de fantasme. Ce qu’elles gardent, c’est la partie romantique de l’histoire puisque si, au début, l’héroïne est victime du héros, les deux finissent par tomber sous le charme.»

Des histoires ultra-formatées

En 2017, la journaliste féministe Camille Emmanuelle publiait Lettre à celle qui lit mes romances érotiques, et qui devrait arrêter tout de suite (Les Echappés), racontant ses trois années à écrire, pour gagner sa vie, des romances ultra-formatées, avec toujours la même héroïne naïve soumise au même mâle dominateur. Peine perdue. Ces bluettes ont leurs fans. Et les critiques ont beau avoir étrillé le héros de Fifty Shades of Grey, de la Britannique E. L. James, capable de ressortir d’une séance de coups de cravache avec le brushing ondoyant, ou sa belle employée, soumise avec l’enthousiasme d’une collabo du patriarcat, les chiffres restent implacables: la trilogie s’est écoulée à cent vingt-cinq millions d’exemplaires dans le monde, générant également un milliard de dollars au cinéma.

Par des femmes, pour des femmes, depuis que le genre existe

Le genre puise ses racines dans la romance gothique apparue avec la littérature de masse, au XIXe siècle. «Dans Rebecca, Daphné du Maurier imaginait déjà une figure d’héroïne un peu naïve tombant amoureuse d’un homme au passé mystérieux, jusqu’à ce qu’elle l’apprivoise afin qu’il se dévoue corps et âme», note Delphine Chedaleux, historienne du cinéma et des médias à l’Unil, qui étudie les usages de Fifty Shades of Grey depuis 2015.

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Les femmes sont donc tôt à l’origine de ces narrations faisant la part belle à la domination. Paru en 1954, Histoire d’O, roman érotique racontant l’histoire d’une soumission féminine absolue, et écrit par Dominique Aubry sous le pseudonyme de Pauline Réage, fut longtemps soupçonné d’être l’œuvre de son amant, l’écrivain Jean Paulhan. Une femme imaginant une fiction aussi licencieuse? Impensable… Et pourtant.

Réappropriation d’une norme sociale omniprésente

Pour la psychanalyse, les fantasmes mijoteraient du côté d’un impérieux inconscient qui ne se commande pas, fruits de son histoire personnelle et intime. Mais passés au tamis des sciences sociales, ces fantasmes peuvent aussi raconter une longue histoire de normes hiérarchiques… «Pendant des siècles, on a mélangé le rapt et le viol, et quand un homme prenait une femme de manière illégitime à un père, il pouvait réparer son méfait en l’épousant», rappelle Sébastien Chauvin, sociologue du genre à l’Unil.

On pourrait donc envisager la dark romance comme une manière de rejouer ce récit patriarcal. Mais comment alors expliquer que ce jeu de rôle soit écrit par des femmes, pour des femmes, et intéresse si peu les hommes? C’est qu’il s’agit d’une réappropriation, qui reste cependant ambivalente: à la fois conservatrice puisqu’elle joue sur le vieux schéma selon lequel les femmes veulent l’amour et vont donner du sexe pour domestiquer l’homme (le héros est d’abord brutal mais l’héroïne finit par l’ensorceler), mais aussi subversive puisque les femmes se réapproprient la charge érotique d’une histoire qu’elles écrivent et dont elles ne sont pas dupes. Si dans la narration le bourreau semble imposer ses désirs à une femme prisonnière, il est en réalité au service des autrices et de leurs lectrices, dont il constitue de fait le toy boy».

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Ludivine Demol, enseignante-chercheuse à l’Université Paris 8 et spécialiste des usages féminins de la pornographie, analyse de son côté le succès de la dark romance à travers l’injonction faite aux femmes de souscrire à «la norme conjugale», selon laquelle le bonheur et la réalisation de soi dépendent exclusivement d’un amour gratifiant. «Il y a quelques années encore, on recommandait aux femmes de «se forcer un peu» si elles n’avaient pas envie d’un rapport sexuel, avec toujours la valorisation de cet amour qu’elles auraient intrinsèquement en elle. Car on renvoie constamment les femmes au fait qu’elles doivent aimer et être aimées, et que leur amour peut transformer les hommes. La dark romance s’inscrit pleinement dans ce schéma cela.» La chercheuse rappelle au passage que si ce genre littéraire donne à voir un corps de femme dédié à l’homme, on retrouve cette représentation dans quasiment toutes les productions culturelles: «de James Bond, où les femmes servent à magnifier la masculinité du héros, aux contes de fée, qui présentent des princesses s’offrant à ceux qui les ont sauvées…»

Une chambre à soi

Delphine Chedaleux affirme en outre que le phénomène offre une opportunité d’exploration: «Beaucoup de féministes sont virulentes à l’égard de Fifty Shades of Grey, mais l’on trouve derrière cette histoire des usages à travers lesquels des femmes se construisent des espaces de souci d’elles-mêmes. Dans les années 1980, la chercheuse américaine Janice Radway avait constaté que les lectrices de romans d’amour, mères au foyer pour la plupart, y trouvaient une forme d’émancipation en s’autorisant un temps de plaisir dans une multitude de tâches dédiées aux autres.

C’est ce que l’on appelle une lecture compensatoire, qui permet de renégocier des choses au sein de sa vie ou de son couple. Certaines vont jusqu’à s’offrir une pièce dédiée où elles exposent leurs collections d’objets dérivés. Elles sont aussi très réflexives: l’histoire résonne avec des expériences intimes, parfois douloureuses, qui leur permet d’y réfléchir. Ces modes d’appropriation font écho à l’analyse de la sociologue Eva Illouz qui voit dans ce récit une proposition de résolution des contradictions vécues par les femmes, entre désir d’émancipation et désir de protection, injonction à une sexualité libérée et souscription aux liens monogames du mariage…»

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A noter qu’un nouveau genre de romance est en train d’émerger, publié jusque chez Harlequin: le «M.M.», pour «men to men», entre hommes. Là encore écrit par des femmes, pour des femmes, tous les codes de la bluette sexy sont respectés, sauf que les amoureux torrides sont deux hommes. Une manière, pour les lectrices, d’échapper au bon vieux schéma de domination? «Ça reste des romances très traditionnelles, avec une grande histoire d’amour entre les héros», souligne l’éditrice Sophie Lagriffol. La norme conjugale, cet éternel retour…

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