Mœurs

David Le Breton: «Le rire peut restaurer l’humain dans sa dignité»

Adoucisseur de contact ou fulgurance qui transporte, le rire émaille nos vies avec bonheur. Mais il a aussi le don d’agir comme un poison en stigmatisant celui qui déroge à la norme. L’anthropologue David Le Breton en révèle les usages les plus contrastés dans un essai fouillé

Le rire est-il le propre de l’homme? Aristote et Rabelais y croyaient dur comme fer. Avant que des scientifiques ne jettent un pavé dans la mare en prétendant que les rats aussi se bidonnent à l’occasion. Que ceux dont les certitudes (et l’ego) s’effondrent à la lecture de ces lignes se rassurent, Homo sapiens a sans conteste un avantage sur les rongeurs: il se gondole pour de multiples raisons. Dans les situations les plus joyeuses, bien sûr, mais pas seulement. Au cœur du malheur, son rire résonne encore…

C’est à une exploration de tous les territoires où il fleurit que nous convie le sociologue et anthropologue français David Le Breton dans Rire. Une anthropologie du rieur (Ed. Métailié). Un ouvrage fourmillant de références, d’hier à aujourd’hui, qui incite à penser que le rire a encore de l’avenir. Pour le meilleur, et pour le pire.

Spécialiste du rapport de l’être humain au corps, David Le Breton explique notamment pourquoi des religieux ont voué le rire aux gémonies. Et comment nos sociétés n’en ont pas fini de questionner sa légitimité. En déchaînant les passions, le rire peut même devenir l’ennemi à abattre. Rappelons que le 7 janvier dernier, ses partisans les plus acharnés commémoraient l’attentat qui a frappé la rédaction de Charlie Hebdo en 2015.

Prendre le rire au sérieux, vraiment? Oui, pour dépasser les clichés. Et mieux cerner cette part essentielle de notre humanité.

Le Temps: Circonscrire le rire à la joie est réducteur, affirmez-vous d’emblée dans votre livre. Pourtant, cette association vient immédiatement à l’esprit lorsqu’on songe au rire…

David Le Breton: Le rire accompagne bien sûr nos moments de plaisir et de jubilation, au quotidien. Dans nos sociétés contemporaines, on l’associe toujours à un accroissement du goût de vivre, de complicité avec les autres. Mais ce qui m’a intéressé, c’est de montrer combien le rire est infiniment pluriel avec, parfois, des significations diamétralement opposées. Si je mentionne l’humour dans le livre, je montre aussi que le rire peut être associé à un sentiment de détresse, de supériorité, à la timidité, ou encore au soulagement.

Pour illustrer le fait que le rire ne procède pas que du comique, vous relevez, entre autres, notre soif de lien avec autrui, qui peut nous amener à rire de blagues éculées…

Prenons le cas d’une tablée au restaurant où les convives rient en chœur à une blague lancée par l’un d’eux et pourtant entendue mille fois. A la table d’à côté, un client solitaire, lui, ne s’esclaffera pas. Il pourra même se sentir incommodé, voire agacé par tant d’hilarité. L’appartenance à un groupe induit un effet de complicité et d’entraînement: quand le rire fuse, il témoigne avant tout du plaisir d’être ensemble avec, souvent, une surenchère sonore.

Assimiler le rire à une réaction indépendante de notre volonté, rien de plus faux à vous lire. Vous ajoutez que le rieur a toujours le souci de ménager son image ou celle d’autrui.

Le rire n’est pas un réflexe mais une réflexivité, il traduit une intelligence du monde. On peut rire par politesse ou par amitié, pour signifier une forme de connivence. A l’opposé, lorsqu’un supérieur hiérarchique se ridiculise, on fera semblant de n’avoir rien vu ou entendu. Le rire, comme le sourire, est toujours inscrit dans les rites de civilité, de vie commune.

Le contre-exemple, bien sûr, c’est le fou rire. Comme celui qui saisit Kafka face à une assemblée solennelle. Et qui deviendra contagieux…

Oui, cette explosion nous échappe complètement. Elle se déclenche souvent dans des moments où la tension est à son comble: face à une figure d’autorité ou durant un enterrement. Ce fou rire – ou ce rire fou – nous permet alors de relâcher l’immense pression intérieure ressentie.

Le rire libère du sens, il offre un autre regard sur ce qu’on vit. En redonnant l’initiative aux individus, il les restaure dans leur dignité.

Ce surgissement du rire, c’est aussi celui du corps. Expliquez-nous pourquoi le rire a été vilipendé à cause de sa dimension corporelle.

Notre langue regorge de métaphores sur le rire qui ont trait au corps: se bidonner, rire à se taper le cul par terre, pisser de rire, etc. Un sujet riant est caractérisé par un visage déconstruit, des grimaces, il hoquette, perd sa contenance, bref, il transgresse la civilité commune. La théologie chrétienne a ainsi associé le rire au rabaissement, au corps, contrairement au sourire, assimilé à l’élévation, à la spiritualité, puisqu’il touche le visage et qu’il se contrôle davantage.

Vous évoquez la condamnation du rire par l’Eglise, mais aussi une vision plus clémente à son égard de certains hommes de foi.

A la Renaissance notamment, ce moment de la construction d’une civilité bourgeoise, le repoussoir, c’est le populaire: le paysan grossier, qui rit tout le temps. La noblesse et la bourgeoisie, elles, se distinguent par le sourire et la maîtrise des émotions. Cette ligne de démarcation se retrouve, d’une autre manière, dans le merveilleux roman d’Umberto Eco Le nom de la rose, entre le franciscain Guillaume et Frère Georges. Le premier obéit à un impératif de gaieté, en bon disciple de François d’Assise, pour qui la création divine du monde est un émerveillement. Tandis que le second considère le rire comme diabolique en ce qu’il profane cette même création. Frère Georges met ainsi en garde les siens: si l’Eglise valorise le rire, le peuple se moquera de nous et on ne pourra plus exercer notre pouvoir sur lui.

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D’après vous, ces visions antagonistes du rire perdurent jusqu’à nos jours, même dans nos sociétés sécularisées.

Oui, car ce débat traverse l’humanité en général. Aujourd’hui, on se pose la question du politiquement correct: peut-on rire de tout? On se souvient de la très belle réponse de Pierre Desproges: «Oui, mais pas avec n’importe qui.» Car en effet, si on rit avec les siens, ça ne va pas déborder dans la violence. Cela renvoie à la dimension culturelle du rire: ce qui fait rire les uns ne fait pas du tout rire les autres. Au point que ce qui est perçu comme une offense intolérable peut déboucher sur le meurtre. Les journalistes de Charlie Hebdo, par exemple, l’illustrent tragiquement.

Aux antipodes du rire qui divise, vous explorez la capacité rassembleuse du burlesque.

L’universalité du burlesque m’a fasciné, car dans les années 1910-1920, ce sont les films muets de Charlie Chaplin, Buster Keaton ou encore Laurel et Hardy qui vont réunir la population américaine, composée de migrants souvent fraîchement débarqués et qui ne partagent pas la même langue ou la même religion. On oublie qu’au début des années 1920 le personnage de Charlot est déjà connu dans le monde entier! Le burlesque fait toujours recette aujourd’hui: voir des gens se lancer des tartes à la crème, tomber de leur chaise, glisser sur une peau de banane demeure irrésistible.

Mais quelle surprise, en vous lisant, de prendre conscience de la part de cruauté que recèle le burlesque! Avec, là aussi, un corps qui s’affranchit des règles de la bienséance…

Pour reprendre l’exemple de Charlot, il évolue en dehors de toute contrainte, il ne respecte rien ni personne. Comme l’écrit Chaplin lui-même: «Il ne dédaigne pas de voler son sucre d’orge à un bébé.» Avec le burlesque, les principes de réalité et de civilité volent en éclats. Il y a toujours une scène mondaine, où des personnages bien sous tous rapports finissent par en prendre plein la poire. Le corps, qui a tendance à s’effacer dans les ritualités quotidiennes, déborde: maladresses, chutes, courses poursuites, combats absurdes… C’est le retour en force du pulsionnel.

Ce qui en dit long sur notre engouement de spectateurs…

Oui! Ces transgressions en chaîne provoquent la jubilation. Nous en jouissons par procuration. Car dans la vraie vie, qui n’a pas été tenté de faire un croche-pied à un fâcheux?

De la cruauté au sentiment de supériorité, il n’y a qu’un pas. Vous consacrez plusieurs pages à ce rire sans pitié qui se délecte de l’humiliation de l’autre.

Il s’agit de stigmatiser l’autre dans sa différence: la femme, l’homosexuel, le juif, l’Arabe… Ou toute autre personne qui représente un écart à la norme qu’on défend. Cette forme de rappel à l’ordre est une donnée anthropologique. Une de ses expressions les plus inoffensives a des visées éducatives. Quand un parent éclate de rire, il signale à son enfant que celui-ci vient de faire une erreur. Son intention est bienveillante. Mais de manière générale, «la police du rire» entend rabaisser celui qui n’est pas conforme. Elle est notamment à l’œuvre dans le harcèlement à l’école, vécu très douloureusement.

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Vous écrivez: «Parfois, la différence est infime entre le trait d’humour qui écorche et le poing qui frappe.» En rappelant au passage l’étymologie du mot sarcasme: «qui mord la chair»…

Oui, par le rire on tue symboliquement celui qu’on ne peut pas abattre autrement.

Parmi les victimes de ce rire de supériorité, vous avez cité les juifs. Or, comme d’autres cibles de la haine, les juifs ont souvent répliqué par… le rire.

Oui, on observe cette faculté chez les personnes qui, pour court-circuiter la moquerie qu’elles redoutent, se font fort d’être drôles, d’amuser la galerie. Le rire leur sert d’armure. Pour ce qui concerne les juifs ou les Afro-Américains, en particulier, l’oppression subie innerve leur humour. Puisque nous nous adressons à un lectorat helvétique, je relate dans mon livre cette interrogation malicieuse d’Isaac Babel concernant les pogroms: «N’était-ce pas une erreur de la part du bon Dieu d’établir les juifs en Russie pour qu’ils y soient tourmentés comme en enfer? Qu’y aurait-il eu de mal à ce que les juifs vivent en Suisse?»

Romain Gary disait que l’humour, c’est «l’arme blanche des hommes désarmés»

Vous consacrez au rire de résistance un chapitre poignant. Vous y rendez hommage à tous ceux qui, confrontés à la pire adversité, comme la Shoah, relèvent la tête grâce au rire.

C’était une de mes motivations pour écrire ce livre. Je cite, entre autres exemples, celui de Germaine Tillion, cette résistante française déportée à Ravensbrück qui, en cachette, écrivit une opérette très drôle sur la vie au camp pour la partager avec ses compagnes d’infortune. Les dictateurs de tout poil tentent d’étouffer le rire, mais il résiste. En détournant des slogans officiels, comme «Heil Hitler!» («Vive Hitler!») qui devient «Heilt Hitler!» («Soignez Hitler!»). Ou encore à travers les caricatures qui circulent sous le manteau. Romain Gary disait que l’humour, c’est «l’arme blanche des hommes désarmés».

Vous soulignez que la capacité subversive du rire, si elle ne peut pas modifier une situation objective, agit puissamment sur les individus. Comment cela?

Le rire libère du sens, il offre un autre regard sur ce qu’on vit. En redonnant l’initiative aux individus, il les restaure dans leur dignité.

Le rire serait ainsi notre part irréductible de liberté?

Je le crois. C’est une déclaration d’insoumission. Une volonté de ne pas donner le dernier mot au bourreau. Ou à la maladie quand elle nous ronge, comme je l’avais exposé dans mon précédent travail sur la douleur chronique. Le rire est notre dernière souveraineté.


Rire. Une anthropologie du rieur, de David Le Breton (Ed. Métailié), 300 p.

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