Portrait 

David Deillon, au chevet des chevaux

Membre de l’équipe suisse de saut d’obstacles, le cavalier vaudois a inventé un capteur qui fournit des informations sur les performances et l’état de forme du cheval

Lorsque l’humain s’en va jogger de bon matin, enfiler un maillot, un short et une paire de baskets ne suffit plus. Il visse autour du poignet un bracelet fitness pour baliser l’itinéraire, mesurer la distance parcourue, la fréquence cardiaque, la température extérieure, etc. Lorsqu’il monte à cheval, ce même humain met la bride puis le mors, pose la selle et règle les étriers. Depuis peu, David Deillon ajoute à ce rituel un geste: il glisse sur la sangle un capteur de son invention doté d’un GPS, sorte de petit boîtier qui ne dérange ni le cavalier ni sa monture.

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Baptisé Alogo Move, l’appareil analyse en détail les performances lors de l’entraînement ou en compétition. «Il détecte chaque mouvement et déplacement du cheval dans un environnement 3D avec une précision de 4 cm. Pas besoin d’installer de caméra autour de la piste, le capteur se suffit à lui-même et il n’est pas nécessaire d’avoir son smartphone sur soi», explique-t-il. Bienvenue dans le monde du cheval connecté. Là où l’on retrouve David Deillon, aux écuries Barbeau à Apples, ce monde ressemble pourtant aux autres: des box, un paddock, un manège intérieur, le bruit caractéristique du sabot sur la dalle, quelques hennissements au loin.

Une fascination qui remonte à l'enface 

David y chouchoute Opale, vieux compagnon qu’il a acquis en 2009, et Unexpected Boy (9 ans), ainsi appelé parce que son père demeure inconnu. Le natif de Lausanne est un amoureux fou des équidés, ce qui signifie être à leur contact, marcher à leur côté, les monter et tenter de les comprendre. Cela passe par l’observation, le chuchotement, la lenteur et le recours, aujourd’hui, à la technologie. «Ce capteur décode le mouvement de l’animal, il peut ainsi aider à détecter un problème de locomotion», indique-t-il.

David Deillon a grandi dans une famille éloignée du milieu équestre. Un père à la tête d’une agence de marketing, une mère d’origine roumaine ayant fui Ceausescu et qui seconde son mari, un jeune frère qui désormais travaille à ses côtés. En 1992, une petite voisine d’enfance lui fait visiter le manège où elle monte à Malapalud, près d’Echallens. David est fasciné. Il s’inscrit à des cours collectifs, puis à des stages. Cinq ans plus tard, il s’essaie déjà au saut et en 1998 monte pour la première fois en concours. Il étudie dans une école internationale, ses parents l’emmènent tous les soirs à Kerzers, près de Fribourg, où il s’entraîne. Première victoire dans un championnat régional en 2000. 

A 18 ans, il rejoint l’équipe suisse junior et intègre en 2005 les écuries de la Baumetta chez Christina Liebherr, médaillée de bronze aux JO de Pékin en 2008 avec l’équipe de Suisse. David Deillon y suit les cours dispensés par la cavalière allemande Susanne Behring. Il se classe 4e aux Championnats suisses des jeunes cavaliers en 2007, rejoint l’équipe suisse élite, participe à la Coupe des nations en 2009 à Copenhague. En 2011, au Concours hippique international de Genève (CHI), David finit 5e et premier Suisse avec Opale dans une épreuve à 1,50 mètre. «Ce jour-là, j’ai devancé Steve Guerdat», sourit-il.

Le cavalier ne perçoit pas toujours que sa monture ressent une douleur; notre technologie l’aide à identifier un problème dû par exemple à la ferrure ou à une selle inadaptée.

En 2013, David reprend des études au CREA de Genève et décroche un bachelor en digital marketing. «J’étais le plus vieux de la volée. J’avais un projet autour du tracking du cheval, imaginer un suivi, analyser les performances pour les améliorer», confie-t-il. Il travaille avec des caméras placées au-dessus du manège, contacte un ami entrepreneur qui a les compétences pour traquer des objets comme les balles dans les sports d’équipe. Ce dernier juge possible de faire la même chose avec les chevaux. Les caméras permettent de superposer deux cavaliers, de comparer leur parcours lors d’un concours et ainsi d’indiquer là où un concurrent a perdu ou gagné du temps. «Ça rend les compétitions équestres plus attractives pour les spectateurs», soutient David. En 2015, le CHI de Genève est le premier à offrir au public des statistiques et des images superposées «comme au ski». «J’ai eu 80 000 vues en quelque jour sur Facebook», rappelle-t-il.

Un capteur qui ne remplace pas l'humain 

Dans la foulée, il crée sa société Alogo Analysis SA et développe Alogo Move avec le sellier Amerigo, son partenaire commercial. Le capteur récolte des données telles que la distance parcourue, le temps passé à chaque allure, la longueur des foulées, la puissance de frappe, les angles de décollage et atterrissage. «Il ne remplace ni l’entraîneur ni le ressenti du cavalier, il fournit des informations objectives», insiste David Deillon. Alogo Move détecte surtout des variations dans la locomotion du cheval, causées parfois par une blessure. «Le cavalier ne perçoit pas toujours que sa monture ressent une douleur; notre technologie l’aide à identifier un problème dû par exemple à la ferrure ou à une selle inadaptée», dit David. D’autres disciplines comme le dressage pourraient être intéressées. La suite logique est que le cavalier soit lui aussi un jour équipé d’un capteur. Invité par de grands cavaliers, David Deillon s’est rendu récemment aux Etats-Unis pour y présenter son prototype.


Profil

1986 Naissance à Lausanne.

2001 Premier concours international avec l’équipe suisse junior.

2009 Intégration dans l’équipe suisse élite.

2016 Mariage et création d’Alogo Analysis SA.

2019 Premier prototype d’Alogo Move.


Nos portraits: pendant quelques mois, les portraits du «Temps» sont consacrés aux personnalités qui seront distinguées lors de l’édition 2019 du Forum des 100. Rendez-vous le 9 mai 2019.

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