Le bar est plongé dans une douce pénombre. Seuls deux écrans sont allumés. Ils diffusent une partie endiablée de Fortnite, le jeu vidéo plébiscité par toute une génération. Accoudé au comptoir, une bière posée sur une disquette d’antan, David Javet salue notre arrivée d’un grand geste. Le Qwertz, c’est son repère. Le bistrot lausannois, dédié à la culture geek, a ouvert une heure plus tôt spécialement pour la rencontre.

Le chercheur de l’Université de Lausanne change régulièrement de bureau: il peut aussi bien travailler à la Bibliothèque universitaire que dans un débit de boissons. «Je suis un itinérant», sourit David Javet. L’homme a la bougeotte, au point de sauter de projet en projet. Ce vendredi, il inaugure une exposition temporaire sur les cultures numériques dans le cadre des Jeux olympiques de la jeunesse 2020. Il avait carte blanche pour aménager l’Espace Arlaud, à Lausanne. «J’aime me confronter à des défis, me mettre dans une position de fragilité», lance-t-il en brassant l’air du bar vidé de sa clientèle.

Enthousiasme débordant

Cofondateur du Gamelab, un groupe d’études de l’Unil, il a fait de la transmission de la connaissance sa mission. Il veut briser l’image du joueur hypnotisé par son écran d’ordinateur, un paquet de chips à la main. Avec lui, chaque création vidéoludique devient un objet culturel à décortiquer. «Le plaisir actuel du jeu en dit long sur ce qu’on devient en tant que société», appuie-t-il. Mais hors de question de transformer cette matière populaire en un magma intellectuel et inaccessible.

Quand le spécialiste conçoit une exposition sur le jeu vidéo, il se met dans le peau du visiteur. Une question l’obsède: «Qu’est-ce que j’ai envie de lui faire ressentir?» Dehors, la scénographie formelle des musées! Halte aux interminables notices explicatives! «Il ne faut pas donner la manette au visiteur en lui expliquant comment jouer. C’est comme si tu couvrais une peinture et que tu en déclamais une longue analyse avant de dévoiler l’œuvre!» s’emporte notre interlocuteur, habité par son sujet.

Tout au long de la discussion, ses bras s’agitent, son sourire s’élargit et ses doigts claquent pour ponctuer quelques-unes de ses saillies. Se donne-t-il en spectacle? Il faut plutôt y voir la marque d’un enthousiasme sans bornes. D’ailleurs, il ne balaie pas l’étiquette d’hyperactif: «Je dois me retenir de ne pas dire oui à tout.»

Ces derniers mois, le chercheur de 35 ans accompagne le metteur en scène Alain Borek comme consultant pour construire le spectacle interactif Boucle d’or 2020, qui sera joué au Théâtre de Vidy en mai prochain. Un pied sur les planches, cela n’a rien d’une incongruité. Ecolier, le Lausannois s’essayait à l’improvisation: «Le théâtre est imprégné d’une forme d’utopie communautaire que je tente de conserver dans toutes mes activités.»

Famille cinéphage

Dans sa jeunesse, son père, alors doyen du Collège des Trois-Sapins d’Echallens (VD), lui fait découvrir une nuée de films. Une famille «cinéphage», entend-il à la maison. Sa mère, bibliothécaire, nourrit également ses réflexions. Il découvre la culture japonaise dans les salles obscures, jusqu’à monter dans un avion. David Javet vivra cinq ans au Japon pour ses études universitaires. «Les salles d’arcade, il faut les découvrir sur place. Les jeux vidéo en langue japonaise, il faut les acheter sur place. Je ressens le besoin de m’imprégner d’autres cultures avant de les réinjecter dans mon quotidien», complète-t-il, un tricot à motifs en losange sur le dos, déniché à Hongkong.

Dans les années 2010, il se voit bien endosser le costume de diplomate. Le tremblement de terre qui secouera l’archipel lui fera passer l’envie de s’engager dans une telle voie. A cette époque, l’ambassade suisse est déplacée à Osaka en raison des «incertitudes» qui planent sur le pays après la catastrophe. Un mouvement qui n’était pas de nature à rassurer les ressortissants présents à Tokyo, regrette David Javet.

L’ambiance feutrée de la diplomatie, son organisation millimétrée, les discours peaufinés pour ne pas froisser: autant de conditions qui ne lui auraient sans doute guère convenu. David Javet fonctionne à l’instinct avant de se lancer dans une aventure professionnelle. «Lorsqu’un projet est financé, tu dois te conformer à un cahier des charges strict. Tu es dans une boîte, et je ne suis pas de la génération «réunions». Je préfère échanger autour d’une bière.»

Défenseur du jeu vidéo suisse

Son énergie, il la met aujourd’hui au service d’une cause: la promotion des créateurs suisses de jeux vidéo. L’industrie locale monte en puissance ces dernières années. Un motif de satisfaction pour David Javet, adepte du jeu artisanal. Avec une bande d’amis, il fabrique lui-même des mondes virtuels pour consoles. Naturellement, des références japonaises infusent dans ses histoires. Il va jusqu’à s’inspirer de la voix du légendaire acteur nippon Toshiro Mifune pour accompagner la musique d’un jeu de son petit studio Tchagata Games.

Une autre tâche, importante, rythme ses journées: la rédaction d’une thèse sur la science-fiction japonaise et ses réutilisations politiques. «C’est une sorte de marathon, un horizon lointain.» Pour réaliser cet exercice académique, il se nourrit du parcours de sa mère. «Elle écrivait son mémoire de recherche quand j’étais dans son ventre. Plus tard, j’ai découvert son travail. Cela m’a permis de me connecter à elle en tant que chercheuse.»

Arrive-t-il à trouver le sommeil? A oublier, un temps, ses divers engagements? A cette question, il répond par une description de l’état de son logement: «Je dors sur un futon. Mon appartement prend la poussière et j’ai stocké, un temps, des bornes d’arcade pour les besoins d’une exposition.»


Profil

1984 Naissance à Lausanne.

2001 Premier voyage au Japon.

2013 Commence l’écriture de sa thèse.

2016 Cofonde l’Unil Gamelab, laboratoire de recherche sur le jeu vidéo.

2018 Rejoint l’organisation des JOJ 2020.