«Le smartphone a révolutionné la vie des personnes aveugles et malvoyantes. Avant, il y avait tout un tas de choses qu’elles ne pouvaient pas faire, ou alors très difficilement: lire le journal, utiliser un GPS, cuisiner. Aujourd’hui, on peut préparer un repas avec plusieurs types d’objets connectés. Mais encore faut-il que les solutions technologiques dédiées leur permettent de le faire correctement.» 

Celui qui s’exprime ainsi se nomme David Rossé. Ce Jurassien de 50 ans (il a grandi à Boncourt), docteur en sciences sociales (il a soutenu en 2015, à Paris et à Lausanne, une thèse, d’inspiration wittgensteinienne, consacrée aux «méta-analyses pragmatologiques de l’application de méthodes en sciences sociales»), travaille chez Swisscom, où il est responsable de tout ce qui touche à l’accessibilité. C’est à lui qu’incombe la tâche de conceptualiser et de faire mettre en pratique les protocoles destinés à ouvrir les portes de l’inclusion numérique aux personnes atteintes d’un handicap – que celui-ci soit visuel, auditif ou moteur.

Des «clients mystères»…

Cela implique beaucoup de choses, auxquelles les personnes valides ne pensent pas forcément. Un exemple: il faut apprendre aux employés des boutiques à ne pas tourner le dos aux personnes malentendantes, car celles-ci, pour beaucoup d’entre elles, lisent sur les lèvres – ici, le covid n’arrange pas les choses… «Swisscom s’est associé, explique David Rossé, à Procap [la plus grande association suisse d’entraide aux personnes handicapées], qui envoie dans nos shops ce qu’ils appellent des «clients mystères» chargés de contrôler que tout se passe au mieux.»

«Mais la majeure partie de mon travail, continue-t-il, c’est le numérique. Il s’agit de faire en sorte que nos sites web ou nos applications soient accessibles à tout le monde.» Produisons un autre exemple: les personnes malvoyantes ou aveugles, lorsqu’elles veulent utiliser un ordinateur ou un smartphone, ont souvent recours à ce qu’on appelle des lecteurs d’écran (comme VoiceOver, sur iPhone), c’est-à-dire des logiciels qui rendent par la voix le contenu d’un document – par exemple une page web: le texte qu’on y trouve, bien entendu, mais aussi ses fonctionnalités (hyperliens, etc.).

«Ces applications font des choses assez simples, continue David Rossé: elles lisent du code informatique, repèrent et rendent les zones de texte.» Problème: si l’architecture de la page est mauvaise, si des éléments de programmation se baladent un peu partout, le lecteur d’écran s’y perd, «et pour une personne aveugle, un lecteur qui plante, c’est extrêmement déroutant». Il sait de quoi il parle: il est lui-même malvoyant, il a perdu une bonne partie de la vue à la suite d’un grave accident de la route survenu lorsqu’il avait 18 ans.

Le travail de David Rossé consiste dès lors à sensibiliser les développeurs de l’entreprise pour qu’ils s’assurent que la dentelle que représentent les mécanismes de navigation sur le web ne présente pas d’accroc. C’est un lobbying intense. «Dans le domaine du handicap, la Suisse est plutôt généreuse: en comparaison internationale, les aides de l’assurance invalidité (pour la formation, par exemple) sont assez élevées. Sur la thématique de l’accessibilité, par contre, elle est loin d’être la meilleure élève: on a bien une loi sur l’égalité pour les personnes handicapées [la LHand, entrée en vigueur en 2004], mais elle ne contient pas de mesures coercitives.»

Conséquence: «Dans ce domaine, la formation des développeurs est quasiment nulle. C’est donc à moi de les rendre conscients de la problématique de l’accessibilité: je leur explique le b.a.-ba, et ensuite ils cherchent et trouvent des solutions. Ça prend du temps, mais on avance – peut-être que le fait de présenter moi-même un handicap me donne un peu plus de poids pour négocier…»

Ce n’est pas le seul «avantage» du handicap: «Je n’ai aucun problème à traiter avec les associations de personnes handicapées, confie David Rossé, parce qu’il n’y a pas d’asymétrie entre nous. Les gens peuvent quelquefois être gênés face à quelqu’un qui présente un handicap. Moi, je n’ai pas ce problème. Et réciproquement, ces associations me font peut-être davantage confiance parce que je suis, entre guillemets, un des leurs.»

A l’Ecole de la pomme

En marge de ses activités chez Swisscom, David Rossé est également membre du comité de l’Ecole de la pomme. Fondée en 2016 à Soleure, cette association (une émanation de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants, la FSA) propose des cours pour apprendre à utiliser au mieux les smartphones et leurs différents outils d’assistance: face à un écran tactile sans touches palpables, «il y a des gestes à connaître» pour commander correctement l’appareil, explique David Rossé.

En 2019, selon son rapport d’activité, l’Ecole de la pomme a dispensé, sur l’ensemble du territoire national, 700 journées de cours à l’intention de 500 participants. Selon une étude publiée en mars dernier par l’Union centrale suisse pour le bien des aveugles (UCBA), 377 000 personnes – soit plus de 4% de la population – sont, dans notre pays, atteintes dans leur capacité à voir.


Profil

1970 Naissance à Boncourt (JU).

1989 Accident de la route: il devient malvoyant.

2015 Soutenance de thèse à l’Unil et à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS).

2016 Entrée chez Swisscom.


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