Portrait

David Thomson, l’homme qui parlait aux djihadistes

C’est aussi un voyage intérieur que David Thomson a fait, en suivant pas à pas le retour au pays de jeunes djihadistes français. Portrait d’un journaliste transformé par une réalité sociale et religieuse que tant d’experts ont préféré ignorer

Certaines vérités ne sont pas bonnes à dire. «Il y a des choses que l’on ne veut toujours pas entendre en France avoue David Thomson. Comment faire comprendre, en plein siège de Mossoul et devant les images d’Alep martyrisée, que le terrorisme islamiste, version Daech, séduit encore grâce à sa dimension hédoniste puisque les recrues se voient promettre logements et avantages? Comment faire accepter l’idée que la dérive djihadiste ne peut pas être comparée aux dérives sectaires ordinaires? Si l’on ne tient pas compte de l’immaturité de ces jeunes volontaires prêts à se faire tuer et leurs compagnes, si l’on oublie la dimension spécifique de l’Islam qui différencie leur démarche d’une simple dérive sectaire, on passe à côté de l’essentiel».

Enfance catholique et bourgeoise

La voix s’arrête. L’auteur des «Revenants» cherche à trouver les mots justes pour définir cette réalité qui, depuis bientôt cinq ans, a transformé sa propre vie. Enfance catholique et bourgeoise, en région parisienne. Père anglais. Mère française. Catéchisme et certitudes tranquilles. Rap avec les copains de banlieue. Métissage musical. Jusqu’aux premières fissures. «La force de Daech est d’inverser la hiérarchie sociale, d’avoir compris que les jeunes musulmans que vous côtoyez au jour le jour se sentent exploités et dominés. Les salafistes m’ont ouvert les yeux sur notre propre société».

David Thomson, 36 ans, aurait pu livrer un long reportage sur ces jeunes Français devenus des tueurs, voire des responsables redoutés dans l’organigramme de la nébuleuse terroriste islamique résolue à plonger l’Europe et l’occident dans une nouvelle guerre de religion. Sa démarche de journaliste l’a emporté plus loin, sur le terrain des psychologues et autres confesseurs. Tout au long de son livre-événement, considéré comme le recueil de témoignages le plus complet sur les djihadistes français publié à ce jour, sa prose est sèche, précise, à la manière d’un long procès-verbal pour détailler ce «saut dans l’inconnu, cette plongée dans un autre siècle».

Connexions avec les milieux salafistes

Grâce à ses connexions avec les milieux salafistes nouées lorsqu’il était correspondant de RFI en Tunisie, le reporter a pu zoomer et éviter toute généralisation. Un récit pour chaque cas. De journalisme sur-mesure. Exemple page 133. «La nuit, il se mettait parfois à psalmodier et sortait de son sommeil en pleurs. Il parlait tout seul. Il disait en boucle «il faut que j’arrête de pécher», raconte David Thomson à propos d’un jeune détenu. Son profil au moment de leur entretien? Un PRI – personne radicalisée par l’islamisme – lambda. Sauf que l’intéressé se nomme Adel Kermiche, l’assassin du père Jacques Hamel, décapité en juillet 2016 dans l’église de Saint-Étienne-du-Rouvray par lui et un complice recruté sur les réseaux sociaux. «Je suis l’observateur d’un accident de l’histoire poursuit-il. Le code génétique de ces jeunes radicalisés s’est modifié au contact de l’Islam le plus violent.»

Avec la publication de ce deuxième ouvrage, aussitôt propulsé dans les meilleures ventes, le journaliste a pris du grade. Hier moqué par les spécialistes de l’islam, David Thomson voit aujourd’hui son travail salué par tous: universitaires, policiers, avocats et… djihadistes.

Poisons très forts

Seul à avoir envisagé, en 2014, des attaques terroristes contre la France, il donne désormais des conférences en prison, ou dans les centres de déradicalisation dont il conteste formellement l’approche. La clef? Sa patiente ténacité qui l’a amené à écouter Zoubeir, Yassin, Bilel, Quentin…

A chaque fois, ses questions se veulent libératrices plus qu’accusatrices. Son avis sur la bêtise crasse de ces jeunes femmes musulmanes nées et éduquées en France, mariées sur Skype en quelques minutes, puis expédiées en Syrie pour y retrouver leur «homme»? «On voudrait tout idéologiser. Mais les déterminants sociaux, et le passif inconscient de la décolonisation sont des poisons très forts. Le faible niveau d’instruction explique aussi beaucoup». Son avis sur la possible réintégration des «revenants»? «Tout se résume à deux questions: le suivi psychologique et la capacité à trouver un emploi. On ne réintègre pas en marginalisant. Mais qui veut prendre le risque de les employer? On ne peut pas déradicaliser dans une prison.»

Vie sociale broyée

Sa vie sociale, entre deux rendez-vous avec ces djihadistes de toutes sortes, loin d’être toujours repentis, s’est retrouvée broyée. «Elle est devenue une sorte de friche. Je suis en permanence coincé entre ce qui me rapproche d’eux, et ce qui les a fait basculer», explique-t-il.

Beaucoup de «revenants» ont ses coordonnées téléphoniques. Les services de renseignement dissèquent ces témoignages. Grand frère pour les uns, balance pour les autres. Environ 1100 Français sont partis en Syrie depuis 2012, souvent en famille. 700 seraient encore sur place, dont la moitié de femmes. Plus de 200 ont été tués. «David a perdu beaucoup d’illusions au fil de son enquête raconte, à RFI, un de ses rédacteurs en chef. Il a découvert que la guerre couvait aux portes de nos villes, que la violence peut être la plus forte».

Réponse de l’intéressé: «Le djihad se nourrit de nos fractures. C’est une pensée puissante. Au quotidien, c’est un sujet dont on ne revient pas.»


Profil

1980: Naissance en banlieue parisienne dans une famille d’enseignants. Père anglais, mère française.

2001: Etudiant à Sciences Po à Aix-en-Provence. Intègre ensuite l’école de journalisme de Bordeaux.

2009: Intègre la rédaction de Radio France Internationale (RFI).

2011: Correspondant de RFI en Tunisie.

2014: Publie «Les Français djihadistes» (Ed. des Arènes).

2016: Publie «Les revenants» (Ed. Seuil/Les Jours).

Publicité