Les Suisses dans le monde

David Zoppetti, écrivain à succès en japonais

Il y a 26 ans, le Genevois David Zoppetti découvrait en vieille ville le livre «Teach Yourself Japanese». Aujourd'hui, il est un écrivain reconnu dans l'Archipel, après avoir été reporter pour la chaîne de télévision Asahi.

Au guidon de son vélo, David Zoppetti, 44 ans, apparaît au détour d'une ruelle. «Je file payer ma facture de gaz à la supérette du coin et j'arrive!» Nous sommes à Umegaoka, un petit quartier résidentiel tout tranquille de l'ouest de Tokyo. L'agitation de la gare de Shinjuku ? et ses millions de pendulaires quotidiens ? semble bien loin; nous n'en sommes pourtant qu'à douze minutes en métro. Le temps d'acheter deux bentô ? des boîtes-repas ?, de récupérer son fils à la sortie de l'école, et le Genevois est chez lui, une petite maison de deux étages anonyme. Son propriétaire, lui, ne l'est plus depuis longtemps.

Dans l'Archipel, David Zoppetti est une personnalité connue. Il a été reporter pour l'émission phare de TV Asahi. Il est aujourd'hui écrivain à succès. Ecrivain... en japonais! Son premier roman, Ichigensan, raconte la liaison passionnée et éphémère, à Kyoto, entre un Européen et une Japonaise non voyante. Il a obtenu le Prix Subaru («Prix littéraire des Pléiades» en japonais), fut nommé pour le Prix Akutagawa, équivalent nippon du Goncourt, et Ichigensan a été adapté au cinéma. «A un moment, je pensais être devenu un Japonais. Je vivais à la japonaise, je rêvais en japonais, j'aimais en japonais? Dans ce roman, j'ai tenté de parler de ce désir d'assimilation presque irrationnel. Il m'a fallu du temps pour trouver ma véritable identité. Aujourd'hui, je pense savoir qui je suis.»

Le fruit du hasard

Si David Zoppetti vit aujourd'hui à Tokyo, c'est en grande partie le fruit du hasard. A 18 ans, le collégien est peu studieux. Mais il écrit beaucoup. Des poèmes à la place des dissertations qu'on lui impose. Des poèmes, encore, pour séduire la première de classe. Elle est vite conquise et David, heureux mais désœuvré, s'ennuie durant les cours. Il recherche l'évasion. Lors d'une balade en ville de Genève, il tombe sur un livre, Teach Yourself Japanese. «Si cela avait été Teach Yourself Vietnamese, je serais sans doute à Hanoi? J'ai appris le japonais en quelques années en dévorant deux livres ? et en les recopiant.»

Lorsqu'il arrive pour la première fois au Japon en 1983, c'est le choc. «Je pouvais tout lire, mais je ne comprenais pas les gens ? je n'avais jamais entendu le son de cette langue!»

Après un séjour de six mois, il revient à Genève. A l'université, il opte pour le japonais en Lettres. «L'ambiance ne me convenait pas du tout, et j'ai quitté la fac dès la demi-licence pour revenir au Japon. Mais sans diplôme, je me suis dit que je n'irai pas loin dans la vie?» Il se fixe un objectif: finir sa licence dans une université japonaise, celle, très réputée, de Doshisha, à Kyoto. «Pour y entrer, j'ai étudié la langue treize heures par jour durant un an. Je connaissais 95% des idéogrammes kanji [ il y en a 2000 au total]. Autant que les 22000 étudiants japonais de Doshisha. Je voulais être perçu comme Japonais. J'étais fier, d'autant plus que j'étais le seul gaijin [«étranger»].»

A la télévision

Alors qu'étudiant il songeait à devenir professeur de japonais à Genève, sorti de l'université il est rebuté par le monde académique. «Un soir, j'ai vu à la télévision d'un restaurant le mur de Berlin tomber. J'étais sûr qu'il s'agissait d'une fiction? Je me suis rendu compte que j'avais vécu toutes ces années totalement coupé du monde extérieur. La secousse a été terrible.» Perdu dans cette ville de Kyoto qui lui fait comprendre qu'il sera toujours un gaijin, DavidZoppetti est déboussolé. Il postule sans véritable conviction à la chaîne de télévision Asahi qui cherche un journaliste étranger, et décroche le poste. Mais le contrat ne débute qu'onze mois plus tard.

Il revient à Genève, où il restera un an. «J'ai renoué d'anciennes amitiés, beaucoup réfléchi et surtout retrouvé mes racines.» Le couteau entre les dents, son contrat avec TV Asahi en poche, David Zoppetti retourne au Japon, à Tokyo cette fois. Il devient réalisateur et reporter vedette de l'émission News Station, Temps présent japonais qui réunit chaque soir 28 millions de téléspectateurs.

«Liberté incroyable»

«Ma liberté et mon budget étaient incroyables. Je suis par exemple resté six semaines en Laponie pour observer la migration des rennes pour un reportage de? 14 minutes. Je suis allé à Mururoa quand les Français ont repris leurs essais nucléaires, dans les îles Aléoutiennes [en Alaska ] faire un documentaire sur l'invasion japonaise pendant la Deuxième Guerre mondiale. Un mélange d'extraordinaire? et d'irréel.»

Le succès est total. «On me reconnaissait dans la rue. Enfin, pas «David Zoppetti», mais «le Suisse de News Station». C'était un sentiment étrange, dont j'ai souffert. C'est en écrivant en parallèle à ce travail de télévision que j'ai trouvé une certaine paix intérieure.»

Susciter des émotions

A 35 ans, il quitte TV Asahi pour se consacrer entièrement à l'écriture et à ses deux enfants, Naomi et Mario, qu'il a eus avec sa femme japonaise, hôtesse de l'air. Son troisième livre, Tabi Nikki (Un Journal de voyage), reçoit à nouveau un prix important. «Le succès est flatteur, mais l'important n'est pas là. Ce qui me touche le plus, c'est par exemple la lettre d'une lectrice qui m'écrit qu'un roman exprime des sentiments qu'elle n'a jamais pu traduire en mots. Car là, même si ce n'est pas un best-seller, c'est bien moi, pas une figure médiatisée, qui parvient à susciter des émotions dans le cœur d'inconnus.»

Quand sera-t-il possible de lire ses livres en français? «Peut-être à la fin de l'année? Pour l'instant, un seul de mes romans a été traduit, en? coréen!»
Debout dans son petit bureau situé au rez-de-chaussée de sa maison, sa plume à la main, David Zoppetti écrit. Il voyage aussi beaucoup ? «une nécessité vitale» ? et donne des conférences, notamment sur son expérience de père au foyer. David Zoppetti fut le premier employé de TV Asahi à prendre un congé paternité ? inscrit dans la loi, mais guère dans les mentalités.

Un équilibre

«Aujourd'hui, j'ai trouvé une forme d'équilibre. On croit souvent que mon premier roman est autobiographique? Mais c'est le second, Alegrias, qui raconte la trajectoire d'une jeune ballerine japonaise à Toronto avide de l'ailleurs, du différent, qui me correspond le plus. Comme moi, elle veut se confronter à un monde totalement étranger, puis ressent le besoin de retourner à ses racines avant de reprendre son envol. Il m'a fallu du temps pour effectuer ce parcours. Et aujourd'hui, lorsque des amis suisses me demandent: «Quand est-ce que tu rentres?», je leur réponds simplement: «Je ne rentre pas. Mon chez-moi, c'est où je vis, au Japon?»


Des liens tenaces avec ses origines

Une carte postale de Gryon dans le vestibule, des tableaux de paysages helvétiques un peu plus loin, un calendrier des Alpes? David Zoppetti a beau vivre à la japonaise, ses liens avec la Suisse sont tenaces. «Je suis intégré et accepté dans la société japonaise, mais je ne me considère pas comme un Japonais? contrairement à ce que je tentais de faire il y a vingt ans. Mes racines en Suisse sont extrêmement fortes, et comptent beaucoup pour moi.»
David Zoppetti y revient d'ailleurs plusieurs fois par an. Pour revoir ses amis. Il en a perdu aussi certains, qui ne pouvaient pas comprendre sa trajectoire. «Des camarades d'école sont devenus avocats, médecins, habitent une villa dans les environs de Genève? cela ne pouvait pas être mon choix de vie. Petit, je voulais devenir explorateur. J'ai un peu réalisé ce rêve?» David Zoppetti retourne aussi en Suisse pour y effectuer des reportages. Par exemple «Les ailes de la découverte», une série d'articles pour le magazine de la compagnie aérienne Swiss, qui par le biais du parapente, présentent des régions moins connues de notre pays.
Son prochain objectif, c'est l'importation dans l'Archipel de produits du terroir et lié à la culture helvétique . «J'ai envie de faire découvrir aux Japonais des aspects différents de la Suisse.» Dans ce but, David Zoppetti a créé une société, baptisée Cosmo World. (A.S.)


Bio express
1962: Naissance à Genève.
1980: Découverte du livre Teach Yourself Japanese.
1982: Premier contact avec le Japon. David Zoppetti séjourne six mois près de Tokyo.
1986: De retour en Suisse, il obtient sa demi-licence en Lettres à Genève, puis arrête ses études.
1988: Après des études poussées du japonais, il entre à l'Université Doshisha de Kyoto.
1990: Rentre en Suisse pour se ressourcer.
1991: De retour au Japon, il travaille pour l'émission News Station de TV Asahi. Il commence aussi à écrire son premier roman.
1994: Mariage avec Machiko.
1996: Naissance de sa fille, Naomi.
1997: Sortie de Ichigensan, et obtention du prix Subaru, suivi de l'adaptation au cinéma.
1998: Naissance de son fils Mario et choix de se consacrer à l'écriture.


La moitié des Suisses à Tokyo
La communauté helvétique est plutôt discrète au Japon. Ils ne sont que 1340 à s'être immatriculés auprès des représentations diplomatiques et consulaires suisses au Japon. Parmi eux, 560 sont établis dans les 23 arrondissements de Tokyo. Environ 140 entreprises suisses, dont une soixantaine de PME, sont représentées par des filiales de droit japonais.
Le Japon compte au total 127 millions d'habitants. Pour la première fois depuis 1945, l'Archipel a vu l'an passé sa population baisser.
Le taux de natalité n'est que de 1,29 enfant par femme. Le gouvernement a commencé à prendre des mesures pour tenter d'inverser cette tendance inquiétante. (A.S.)

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