Les discours solennels, les fleurs, les unes grandioses, les posts Instagram, les larmes. Partout, les hommages. Le monde pleure Elisabeth II. Il pleure à la fois une reine, une figure, un symbole. Et la fin d’une constante dans l’inconstance. Derrière l’émotion se cache une fascination géante pour celle qui, durant 70 ans, a incarné plus qu’elle n’a parlé. Comment appréhender cette aura et qu’est-ce que ce deuil collectif dit de notre société? Pourquoi les voix critiques, néanmoins présentes, peinent-elles à résonner dans la symphonie des honneurs? Annik Dubied, professeure en journalisme et en communication à l’Université de Neuchâtel, a notamment travaillé sur la presse people. Elle répond au Temps.

Le Temps: Les hommages incalculables à la reine, dans les médias et sur les réseaux sociaux, témoignent d’une fascination hors norme. Pourquoi?

Annik Dubied: Je vois deux fascinations à l’œuvre: celle du public et celle des médias. Dans la première, la force du genre people entre en jeu. La mort d’un royal est un concentré de ce qui fait la nouvelle people: le lien entre l’extraordinaire et l’ordinaire. Il y a dans cet événement un mélange entre la vie privée et publique, quelqu’un avec une vie hors norme qui n’est pas tout un chacun, et quelque chose qui arrive à tout un chacun. Elisabeth II était certes reine, mais elle est décédée, ses enfants sont tristes, etc. Aussi, j’ajouterais que la nouvelle génération des Windsor a continué, après Lady Diana qui en était la précurseure, a amener de la transgression (Meghan et Harry, par exemple). Ils nourrissent la machine médiatique en continu et cela crée de l’intérêt. Enfin, la série The Crown est venue s’ajouter à tout cela, elle a contribué à amener un énième côté romancé, fictionnel, au personnage d’Elisabeth.

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Et sur le plan médiatique?

Les journalistes pratiquent volontiers l’exercice des rétrospectives à l’occasion d’une telle mort car il est prévisible, en tout cas en partie, il peut être préparé, il est ritualisé et le ton est presque imposé. Ces nouvelles permettent aussi un retour historique avec un regard différent sur l’actualité, il y a une respiration plus lente que d’habitude. Les scénarios ritualisés d’un tel décès permettent un récit journalistique sur plusieurs jours. La mécanique du storytelling est toute trouvée. En plus, il y a une sorte de clash entre l’actualité et l’immobilité qui se joue ici. La monarchie est quelque chose qui ne se démode pas même si elle n’a plus aucun pouvoir.

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Revenons au public. Observe-t-on une forme de «relation parasociale», ce concept qui explique que nous en venons parfois à considérer une célébrité comme un·e ami·e, voire une personne de notre famille alors qu’on ne la connaît pas personnellement?

Il y a en tout cas un investissement affectif envers Elisabeth II, ce qui est le cas pour toutes les figures people. Car, si elles vivent des vies extraordinaires, elles nous ressemblent aussi. On peut saisir des similitudes. Le philosophe Paul Ricœur disait que les histoires racontées permettent à ceux qui les lisent de mieux se comprendre eux-mêmes.

Quel rôle social jouent les rituels qui entourent la monarchie ou les décès de ce type?

Ils sont des appuis sur lesquels on peut compter. Ils scandent le temps. D’ailleurs, les minutes de silence sont un signe de cet arrêt. Les rituels sont des marquages de ce temps qui nous donnent l’impression de le maîtriser. Enfin, les rituels créent du lien social. Ils sont des dénominateurs communs pour ceux qui les vivent: on se regroupe pour voir l’enterrement ou le prochain couronnement à la télévision. C’est un lien social nécessaire et demandé. Elisabeth II était d’ailleurs l’inventeuse de la cérémonie télévisée [son couronnement a été le premier grand événement diffusé à l’international, ndlr].

Comment expliquer que la monarchie britannique dispose d’une telle aura auprès de la population qui dépasse largement ses sujets?

Outre cette dimension rituelle dont nous avons parlé, le Commonwealth fait qu’Elisabeth est une figure connue pratiquement d’un bout à l’autre du monde. L’extension de cette aura peut aussi s’expliquer par tout ce que s’est catalysé autour d’elle. Son importance symbolique était plus grande que celle de tout autre souverain car elle était un personnage politique mais faisait aussi l’objet de nombre de narrations (Lady Diana, Meghan et Harry, etc.) et de fictions. Toute la culture populaire a construit autour d’elle.

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Les chefs d’Etat, personnalités et artistes ont été très nombreux à se manifester après le décès. Ce deuil, voire ce chagrin, collectif semble unificateur. A l’heure où le monde se déchire et fait face à nombre de crises, pourrait-il même être «utile»?

Il faut savoir que le monde des people est comme un Olympe sur lequel on voit se déplacer des figures. Les condoléances mutuelles se croisent, l’Olympe se congratule et se confirme elle-même. Et en même temps, elle se lie au monde social. En Angleterre, la situation est particulière et bien différente d’ailleurs, on peut y voir une unification, voire une mise en suspens des problèmes avec la mort de la reine. Plus largement, j’imagine qu’on peut percevoir un moment de pause, il reste à voir combien de temps il va durer. Ceci d’autant plus que la reine est une figure peu contestée, relativement consensuelle, et elle n’a pas fait grand-chose qui a fâché.

Justement, certaines voix critiques se font néanmoins entendre et font part de leur refus de la glorification d’Elisabeth II, susceptible d’invisibiliser l’histoire coloniale du Commonwealth. Pourquoi ont-elles tant de mal à se faire entendre?

Parce qu’à l’heure où nous parlons, nous sommes à J+1. Dans tous les moments émotionnels et cérémoniels, il y a un premier temps où il est «trop tôt». Il serait mal vu de casser l’émotion en disant: «Non mais quand même», surtout du point de vue médiatique, car les médias sont tout de même des objets qui doivent vendre. Et quand bien même on reprocherait à Elisabeth II d’avoir incarné le colonialisme, elle ne l’a pas elle-même produit. Cela dit, les récits critiques vont arriver dans les médias tôt ou tard. Je pense qu’on y verra notamment la question de la fortune dont Charles sera héritier.

Le besoin de minimiser les critiques traduit-il le refus de réintroduire un désaccord, un clash dans ce qui est perçu comme un symbole d’unité?

Exactement. Je pense que dans un aussi beau moment de fusion et d’émotion, arriver avec des questions pragmatiques pourrait être vu comme une preuve de gâche-métier. La dissonance est délicate à manier médiatiquement.

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