Rarement un texte du Vatican aura provoqué une telle levée de boucliers. Plus d'un mois après sa publication, le 5 septembre dernier, la Déclaration Dominus Jesus sur l'unicité et l'universalité salvifique de Jésus-Christ et de l'Eglise, signée Joseph Ratzinger, continue à susciter des remous. On ne compte plus les prises de position indignées émanant tant des catholiques que des protestants et des orthodoxes, ainsi que des représentants d'autres religions, et ceci dans le monde entier.

Au début octobre, le grand rabbinat de Rome a reporté sine die une journée de dialogue judéo-chrétien. Quelques jours auparavant, l'Alliance réformée mondiale avait envisagé d'annuler une rencontre œcuménique avec l'Eglise catholique. En Inde, des jésuites critiquent sévèrement le document, considéré comme une insulte au dialogue interreligieux. En Suisse, Mgr Farine, évêque auxiliaire à Genève, a demandé pardon, dans un message adressé aux représentants des Eglises sœurs, pour les blessures qu'avait occasionnées la Déclaration. En Amérique latine, l'évêque brésilien Mgr Pedro Casaldaliga exige de Rome un mea culpa immédiat pour Dominus Jesus, à placer en post- scriptum à la demande de pardon qu'a effectuée Jean Paul II en mars dernier. Bref, le scandale est tel que Jean Paul II lui-même s'est vu obligé récemment de commenter longuement la Déclaration, qu'il a approuvée personnellement, et de réaffirmer l'engagement œcuménique de l'Eglise catholique, ainsi que l'intérêt du dialogue interreligieux.

Face à la multitude de réactions négatives, c'est l'incompréhension qui domine à Rome. Ceux qui tentent de justifier la Déclaration prétendent qu'elle ne contient rien de neuf sur le fond puisqu'elle ne cesse de faire référence à des textes déjà existants, notamment à ceux du concile Vatican II. Dimanche encore, dans une interview à l'Osservatore Romano, le cardinal Joseph Ratzinger disait que les protestants, auxquels le document refuse pourtant le titre d'Eglises, n'avaient pas de raison de se sentir offensés. Au centre du débat, c'est bien l'interprétation du concile Vatican II qui fait problème.

La tentative d'innocenter le texte en invoquant le concile est balayée par plusieurs théologiens catholiques, qui voient dans la Déclaration un durcissement des positions du concile. Selon Hans Küng, ce document indique que le Vatican est revenu à une période préconciliaire. Pour Bruno Chenu, chroniqueur dans le quotidien français La Croix, l'enjeu de la Déclaration «dépasse de beaucoup la guéguerre médiatique: il s'agit de l'interprétation de Vatican II […]. Le cardinal Ratzinger se livre à une lecture réductrice de Vatican II, au point de mettre en péril l'intention même du concile». Evoquant les citations de documents conciliaires ou pontificaux que contient Dominus Jesus, il dénonce «une pratique pas toujours très judicieuse du copier-coller».

Le père jésuite suisse Pierre Emonet, rédacteur en chef de la revue Choisir, ne pense pas autrement. Dans son éditorial d'octobre, il met le doigt sur un point fondamental: «Reconnaissant que le Christ est actif aussi en dehors des frontières visibles du catholicisme, le concile avait renoncé à identifier de façon exclusive l'Eglise du Christ avec l'Eglise catholique.» Or, la Déclaration rétablit cette identification, puisqu'elle affirme que seule l'Eglise catholique est la véritable Eglise du Christ. «Si le document est bien fidèle à Vatican II d'un point de vue littéral, il ne l'est pas quant à l'esprit, observe Pierre Emonet, joint au téléphone. A cet égard, Dominus Jesus représente une trahison du concile. Il s'agit d'une lecture complètement dogmatique de Vatican II, alors que ce dernier a voulu être pastoral.» Exemple: pour parler des communautés issues de la Réforme, le concile a utilisé l'expression «Eglises et communautés ecclésiales», sans décider du terme à appliquer. La Déclaration Dominus Jesus tranche de façon radicale, puisque le terme Eglises est rayé au profit de l'appellation «communautés ecclésiales». Pour Bruno Chenu, «le cardinal Ratzinger nous paraît se situer à rebours de l'intention conciliaire. D'où les réactions vives sur ce point».

La virulence des réactions est également le fruit du refus de prendre en compte les progrès enregistrés sur le terrain depuis la fin du concile. Comme l'explique le pasteur protestant Jean-Claude Basset, spécialiste du dialogue interreligieux à Genève, «le document ne contient rien de nouveau, mais on était en droit de penser que les choses avaient évolué. La Déclaration serre les boulons, et ce n'est pas acceptable».

Quant à la forme du texte, elle est vertement critiquée de toutes parts. Impérialisme, fondamentalisme, absolutisme romain, arrogance, etc., une panoplie de termes très durs a été utilisée pour commenter Dominus Jesus. A Rome, on répète à l'envi que le document est essentiellement un rappel des éléments qui fondent l'identité catholique. Mais comme l'explique Pierre Emonet dans son éditorial, «un vocabulaire de contrainte signale aux disciples le chemin à suivre. Il faut, il ne faut pas, on doit, on ne doit pas, on peut, on ne peut pas, autant de cris autoritaires à longueur de pages qui transforment le message du Christ en un joug insupportable». A propos de ce vocabulaire, le quotidien La Croix remarque que la Déclaration «renoue avec un genre littéraire que l'on croyait oublié». En matière de communication, l'Eglise a pu faire mieux.