Les créateurs de mode de l'hiver 2003/2004 oscillent entre deux camps. La recherche du plaisir et la quête du vrai, travestir le réel ou remonter à sa source. La plupart des marques poursuivent leur recherche d'un langage épuré, contemporain. Disparition des robes du soir, maquillages naturels et cheveux imparfaitement disciplinés Cette relative aridité d'une mode portable et parfois sans surprises pousse d'autres designers à projeter un univers plus théâtral qui s'inspire d'un passé proche. On a vu beaucoup de cols géants, des gants longs de femmes fatales, vestiges d'une remontée dans le temps entre Courrèges, Claude Montana et Dynasty.

En Italie, le secteur de l'habillement a généré pour la seule année 2002 un chiffre d'affaires de 93 milliards d'euros selon le journal Le Monde. Lanvin vient de doubler les chiffres de l'année précédente avec sa seule précollection. Les deux marques phares du groupe LVMH, soit Dior et Louis Vuitton, affichent une croissance de 40% dans une conjoncture de déprime généralisée. Loin d'un courant dominant, ou d'une recette infaillible, chaque créateur a cherché en lui un monde particulier, unique, afin d'enjamber ses incertitudes.

Balenciaga défilait à New York dans une galerie d'art moderne. Mini-bomber de mouton retourné sur jupe courte et boots d'équitation à talons. Déjà la silhouette de ville, la plus forte de l'hiver. Une collection compacte, des coloris sourds et subtils. Nicolas Ghesquière propose également des robes pull-over portées avec l'accessoire numéro un de l'hiver, des cuissardes collantes à talons. Son pantalon en jersey stretch de l'été 2003 est partout pour l'hiver 2003/2004.

Toujours à New York, le groupe Imitation of Christ ouvre sa collection en forme de manifeste politique anti-Bush, laissant les mannequins marcher dans la sciure, en tutu de flanelle et bottes d'éboueur.

A Milan, Prada dessine les personnages d'un roman d'Anita Brookner. Splendeur passée mélangée à de vieux pulls d'homme. Manteau de crocodile noir bordé de vison gris, gants de python d'un ancien défilé Saint Laurent couture. Les pardessus sur mesure en pied-de- poule marron et gris, dégotés dans une vente de charité, se portent avec des sandales de satin noir à semelles compensées. Une collection opulente et classique qui ressuscite les adresses secrètes du luxe britannique et une déchéance poétique de chanteuse de cabaret.

Chez Gucci, les mannequins marchent sur des pétales de rose, en imperméable à col géant, taille corsetée et cuissardes de serpent. Une allure de dominatrice urbaine ouvertement puisée dans le répertoire de Claude Montana. La tendance années quatre-vingt la plus citée cet hiver après Alaïa.

Dans le même registre dramatique, la collection Dior propose un pantalon moulant de latex rouge, fendu-lacé de haut en bas sur les cuisses, une veste de fête foraine volantée, le tout accompagné de chaussures à plates-formes géantes et d'un maquillage de Kabuki. Un «romantisme hardcore», selon le dossier de presse, qui n'a surpris personne. Mais lorsque John Galianno se lâche pour sa propre marque, tout le monde se presse, comme pour une halte «soirée chez Michou». Un rêve de travelo haute démesure qui semble avoir atteint son paroxysme à chaque saison. Cette fois c'est Joan Crawford qui nous guide dans cet univers étrange. On retrouve les gaines de ses derniers films d'horreur, les épaulettes géantes de ses tailleurs et les énormes sourcils des années Pepsi.

A l'inverse, Helmut Lang persiste dans l'épuration des vêtements de jour. Beaucoup de noir, du bleu marine, quelques accents de beige et de gris. Le nouveau manteau droit, débité sur le devant en tranches verticales, se porte sur un pantalon de jersey moulant, superposé de gaines lacées sur toute la hauteur. La robe courte de tulle blanc sanglée de ceintures de sécurité frise le ridicule alors que celle d'Organza noir, plissée et incrusté de lambeaux de satin réinvente la sophistication et le danger.

A la recherche de l'élégance perdue, Viktor & Rolf sillonnent la garde-robe contemporaine. Coloris plomb, ardoise et brun. Chemisier blanc à col géant et manches trapèze. Veste de jean sans manches aux revers démultipliés. Une ligne décrassée et un peu raide qui fait merveille.

Même raideur chez Louis Vuitton où Marc Jacobs délivre une collection dominée par le bleu marine et le blanc crème. Des chaussettes longues à la Courrèges remplacent les bottes. Manteaux et robes sont cartonnés par l'épaisseur des lainages. On pense à la silhouette fragile de Mia Farow dans les robes rigides des années soixante. Des clous géants de jais ou de métal sont brodés sur des vestes comme des armures médiévales.

Pour Yves Saint Laurent, Tom Ford renoue avec une fluidité nonchalante, très sophistiquée. Là encore des couleurs sombres, des nœuds de satin, des minerves orthopédiques sous des robes-lingerie sensuelles sorties d'anciennes photos d'Helmut Newton.

Pour sa première collection chez Rochas, Olivier Theyskens, 26 ans, imagine des tailleurs de lainage recouverts de dentelle chocolat, manches trois quarts et longs gants de cuir blanc. Il donne à ses rêves de faste haute couture une fragilité et un raffinement de poète.

Avec calme, Véronique Branquinho coupe des robes de flanelle sévères et juvéniles, portées avec des bottes de motocross et des collants de laine. Elle révise le pull à col roulé et la jupe plissée sans faire de citation. Une collection mat et brillante sans fioritures qui parle vrai.