OBSEQUES

Et le défunt revit une dernière fois

L'évocation du cher disparu constitue un moment clé de la cérémonie d'adieu. Elle demande du travail et du talent. Avec l'apparition des célébrants laïques, ce savoir-faire tend à se professionnaliser.

Certaines personnes sont plus difficiles à enterrer que d'autres pour l'ecclésiastique de service qui connaît la famille. «Si la biographie du défunt contient des épisodes délicats, l'assemblée vous attend au tournant: «Va-t-il dire que...?»

Bernard Rigo en sait quelque chose. Aujourd'hui «célébrant» laïque, il a été pasteur dans la même paroisse chablaisienne durant vingt ans. Parmi ses confrères, on racontait l'histoire du ministre appelé à officier sur la tombe d'un paroissien détestable, alcoolique et violent. Le suspense fut court: l'homme de Dieu arriva, dit «Amen» et tourna les talons.

Mais la plupart du temps, le fait, pour l'homme d'Eglise, d'avoir connu le défunt est un avantage, que certains savent sublimer jusqu'au chef-d'œuvre. Ainsi ce curé valaisan, qui enterrait récemment un notable du village. «C'était magnifique, dit le fils, ému et admiratif face au talent de l'ecclésiastique à faire revivre le disparu une dernière fois au ciel de la chapelle. J'ai l'impression d'avoir découvert, sur mon père, des choses que je n'avais jamais perçues.»

Ce qui a aussi frappé le jeune homme, c'est le savoir-faire quasiment «journalistique» de l'homme d'Eglise: «J'étais là lorsqu'il a rendu visite à mon père peu avant sa mort. Aux questions qu'il posait, j'ai compris que, sans en avoir l'air, il préparait sa nécrologie. Il menait une véritable enquête de personnalité!»

L'évocation de la personnalité et de la trajectoire du disparu, c'est le moment le plus sensible d'une cérémonie funèbre. Or, de plus en plus, on assiste à des enterrements où l'officiant parle de quelqu'un qu'il n'a jamais vu. Il s'agit souvent d'un pasteur ou d'un curé que la famille, non pratiquante, contacte pour la première fois, moins par conviction religieuse que parce qu'elle ne sait pas à qui d'autre s'adresser. Si le ministre est, en plus, overbooké, le résultat peut être terrible. De la gaffe mortelle sur un enfant mal attribué à la récitation fatiguée d'un hommage standard, le pire peut arriver, et l'assemblée sort de là plus déprimée qu'avant.

«Un gros travail»

«Le problème est que l'évocation d'un défunt demande un gros travail, note Serge Bimpage, porte-parole de l'Eglise protestante de Genève. La plupart des pasteurs prennent la chose très à cœur, mais la situation budgétaire est tendue et les ministres sont surchargés.»

A mesure que le lien entre familles et paroisses se distend, bien des gens choisissent, que ce soit dans le cadre d'une cérémonie laïque ou religieuse, d'évoquer eux-mêmes leur parent défunt. «J'ai parlé à l'enterrement de mon père et à celui de ma mère, raconte ce cadre genevois. Simplement parce que j'ai réalisé que j'étais le seul à pouvoir bien le faire. Mais c'est une tâche lourde, dont j'aurais préféré me décharger.» Pour cela, il aurait fallu confier le travail à «quelqu'un de bien».

Ce «quelqu'un» n'est pas facile à trouver mais il existe. Parmi les gens d'Eglise (fréquentez les enterrements et notez les noms!) mais aussi parmi les laïques.

Les laïques entrent en scène

Une offre nouvelle, en effet, est en train de se développer pour répondre à la demande de rituels non religieux. Fondatrice, avec Bernard Rigo, de l'Association des célébrants et des célébrantes de Suisse romande, Jeltje Gordon Lennox, citoyenne du monde et ex-pasteure genevoise, s'est lancée dans cette activité après avoir vu trop de gens confier un enterrement à l'Eglise uniquement «parce qu'il n'y avait pas d'autre solution». Auteure d'un livre sur les mariages laïques, elle en prépare un autre sur les funérailles. «Dans une cérémonie sur mesure, les parents du disparu peuvent bien sûr évoquer eux-mêmes l'être cher. Mais la plupart du temps, même s'ils ont l'habitude de parler en public, ils me demandent d'assumer cette tâche. Ça leur permet de mieux vivre la cérémonie en se laissant aller à leur chagrin tout en se sentant en sécurité.»

Pour préparer une évocation, Jeltje Gordon Lennox essaie de parler au plus grand nombre possible de proches du défunt. «C'est une sorte d'enquête», confirme-t-elle. Bernard Rigo, quant à lui, parle de ce travail avec des accents de pro: «Quand je peux, j'essaie de me focaliser sur un événement particulier de la vie de la personne, sur l'anecdote révélatrice qui prend une dimension universelle.» Bernard Rigo est devenu psychothérapeute et célébrant laïque parce qu'il avait l'impression, en quittant l'Eglise, de pouvoir mieux faire son travail «d'écoute et d'accompagnement».

Services payants

Mais il faut bien gagner sa vie: les services des membres de l'Association des célébrants romands sont payants: environ 1200 francs pour un enterrement. C'est, note Jeltje Gordon Lennox, le coût d'une cérémonie tel qu'estimé par l'Eglise protestante genevoise dans les brochures qu'elle distribue pour stimuler la générosité des fidèles. En effet, si les célébrations religieuses sont en principe gratuites, le don compensatoire est de tradition. Et la tendance actuelle, du côté des paroisses appauvries, est de le solliciter avec une insistance accrue: la différence entre service payant et non payant n'est pas si nette.

«Le plus important n'est pas là, et je trouve normal de faire un don même si on ne nous demande pas d'argent», dit cette Biennoise, athée par tradition familiale, et qui a trouvé l'interlocuteur idéal pour elle: l'Association des libres penseurs, qui propose un service probablement unique, à savoir des cérémonies laïques et gratuites. «La société de pompes funèbres nous a proposé quelqu'un qui fait les enterrements non religieux, mais nous ne le connaissions pas», poursuit la femme. Il en va tout autrement d'Ivo Caprara, auquel elle a déjà fait appel deux fois: le rédacteur du journal Le Libre Penseur est connu de la famille «et il fait ça si bien». «Aller voir les proches, leur parler, ça me prend une après-midi ou une soirée entières, estime ce dernier. Les gens d'Eglise surchargés n'ont pas toujours ce temps et la Bible leur sert parfois à faire du remplissage...»

Finalement, la difficulté est la même avec les religieux qu'avec les célébrants laïques: il faut choisir le bon et, pour cela, mieux vaut y penser à l'avance.

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