C'est un prof qui parle de son élève, un apprenti informaticien. Depuis le début de l'année, dit-il, il l'a vu arriver «pété» tous les matins. Il y a certainement plusieurs fumeurs réguliers de cannabis dans sa classe, précise le prof, mais celui-ci est vraiment accro. Dommage, car il est aussi passionné par son futur métier. Les travaux pratiques ne lui posent d'ailleurs pas de problèmes. Mais dès qu'il faut rester assis pour suivre une leçon théorique, il s'endort. Le prof se dit que ce garçon ne va pas bien et peine à trouver sa place. Et puis il a cette remarque impressionnante: «Je ne sais pas quel est son vrai caractère, je ne l'ai jamais vu dans son état normal.»

L'enseignant exerce au Centre professionnel du Littoral neuchâtelois (CPLN), qui regroupe le gros de l'enseignement professionnel dans le bas du canton. Ce genre de cas y est en augmentation: «La situation prenait des proportions que l'on ne pouvait plus ignorer», explique le directeur, Claude-Alain Vuille. Le cannabis bloque la mémoire à court terme et affaiblit la vigilance, enchaîne Mioara Novac, doyenne de la division technique et responsable du Groupe santé de l'établissement. Si bien que les fumeurs de joints ne font pas que risquer l'échec pour eux-mêmes: «Il y a ici des machines lourdes et des installations électriques à courant fort. Les élèves risquent leur vie, et aussi celle des autres.» C'est pourquoi, depuis le 13 janvier et jusqu'à mardi, le CPLN a mis sur pied une énergique campagne de sensibilisation sur le thème «Cannabis et apprentissage». Slogan: «Arrêtons de croire au Père Noël!»

Mais si le CPLN «a choisi de s'inquiéter», comme le dit Mioara Novac, le problème n'y est pas plus grave qu'ailleurs. L'école est parfaitement représentative d'une réalité largement identifiée à l'échelle du pays: une augmentation massive de la consommation de cannabis chez les jeunes (depuis 1986, quatre fois plus chez les écoliers de 15 ans, selon l'Institut suisse de prévention de l'alcoolisme et autres toxicomanies) et une modification des modes de consommation qui voit, trop souvent, le joint festif se transformer en objet de dépendance: toujours selon l'ISPA, 6,5% des 15 à 19 ans fument tous les jours.

Pierre-Alain Porchet, responsable du Drop-In de Neuchâtel qui s'est mobilisé pour participer à la campagne de sensibilisation: «Quand on commence à fumer seul, qu'on a besoin d'un pétard pour s'endormir le soir et ensuite le matin pour avoir le courage de se lever, que les résultats scolaires se dégradent, il faut commencer à s'inquiéter.» L'inquiétude, précisément, s'exprime face à ce qui ressemble à un nouveau fléau scolaire: hier, l'Association faîtière des enseignants et enseignantes de Suisse publiait un communiqué. Elle notait que de plus en plus de profs ont affaire à des élèves sous l'emprise du chanvre. Elle prenait aussi position contre la dépénalisation qui se prépare, qui «limiterait les possibilités préventives et disciplinaires dans les écoles».

Vrai, les jeunes sont actuellement soumis à des messages contradictoires, les responsables du CPLN en font l'expérience. Quand on leur demande s'ils fument des joints, les élèves répondent grosso modo: «Oui, et alors, où est le problème?» «Pour beaucoup d'entre eux, la dépénalisation est déjà une réalité», observe Claude-Alain Vuille. Comment faire passer un message préventif lorsque la tendance est à la dédramatisation? «En refusant d'entrer dans un débat général sur la nocivité et la dépénalisation, répond le directeur. En expliquant aux élèves que notre mission est de leur fournir une formation, et notre responsabilité de veiller à ce que les conditions de cette formation soient réunies. En disant: l'alcool est légal mais vos professeurs n'arrivent pas pour autant saouls en classe. Tant que vous êtes ici, vous êtes priés de respecter les règles en vigueur.»

C'est en mûrissant ce discours avec les personnes-ressources du Service conseil aux apprentis du CPLN que le directeur s'est aperçu d'un détail gênant: le règlement de l'établissement ne comportait aucune interdiction explicite de suivre les cours sous l'effet de l'alcool ou de substances psychotropes. La campagne de prévention, pour asseoir sa crédibilité, a donc été précédée de cet ajout. Histoire de clarifier le message et d'«offrir les moyens d'agir en cas d'abus».

A partir de là, le dispositif mis en place par le CPLN est impressionnant par son ampleur et sa cohérence. Il comprend un «module» de prévention, actuellement limité à la section technique mais destiné à terme à toucher tous les élèves de première année: trois semaines d'exposés et de discussions informatives pour les enseignants, les parents et les élèves. En plus des professionnels de la santé, le chef de la brigade des stupéfiants et celui de la police de sûreté en personne font le déplacement. En amont de cette opération, un «réseau de prévention» est mis en place selon le principe suivant: la fumette compulsive est le symptôme d'un problème, essayons de cerner le problème. L'école se fait ainsi médiatrice active entre les parents, les maîtres d'apprentissage, et un éventuel suivi extérieur, assumant sa tâche éducative au sens le plus large. «On fait du social, c'est sûr», résume le prof. Un cas exemplaire, le CPLN, y compris dans les questions qu'il suscite. A commencer par celle-ci: jusqu'où l'école doit-elle faire «du social» et à quel prix? Une réponse partielle à la question émane de l'Office fédéral de la santé, qui a chiffré à 80 millions l'effort de prévention nécessaire à contrer les effets d'une éventuelle dépénalisation.

Le sujet sera abordé ce soir par le Dr Nicolas Liengme dans le cadre d'une conférence qui s'inscrit dans le cycle annuel de conférences de l'Ecole des parents: «Adolescent et rupture. À la recherche d'un sens et d'une identité». Jeudi 23 janvier, 20 h 15, Muséum d'histoire naturelle de Genève,

entrée 15 francs.