Dans la littérature, américaine surtout, les jeunes délinquants sexuels répondent généralement au profil de l'adolescent confronté à des problèmes d'alcoolisme ou de violence familiale. Une étude zurichoise, portant sur les dossiers de 124 enfants et adolescents ayant eu maille à partir avec la justice cantonale pour des délits d'ordre sexuel entre 1995 et 1999, met un bémol à ce tableau. Une très large majorité de ces cas ne fait en effet pas mention de difficultés particulières à la maison mais bien plutôt référence à un milieu bourgeois et sans histoire.

«Cette étude est importante, car elle permet d'ajuster les programmes thérapeutiques destinés à ces jeunes et d'axer davantage le travail sur leurs problèmes relationnels et leurs difficultés, surtout pour les homosexuels, à trouver un comportement adapté à leur âge et leurs besoins naissants», explique Cornelia Bessler, responsable du service psychiatrique de l'Office zurichois d'exécution des peines, auteur de cette recherche à paraître et dont le Tages-Anzeiger s'est fait l'écho jeudi dernier. Une quantité de chiffres résultent de l'analyse de ces procédures dont la moitié, précise l'auteur, n'a abouti à aucune condamnation, soit parce que les preuves n'étaient pas suffisantes, soit parce que le jeune avait fait l'objet d'une plainte abusive.

L'étude porte toutefois bien sur tous les délinquants jugés, sans considération du résultat du procès. Ces 124 suspects (dont une seule fille) avaient entre 13 et 15 ans. La plupart du temps, ils connaissaient leurs victimes, qui étaient des camarades d'école (42%), ou des enfants qu'ils avaient déjà vus (25%). Les comportements dénoncés font état d'actes sexuels (30%), d'attouchements (23%), de contrainte (21%) et de viol (19%).

En se penchant sur les expertises et les témoignages recueillis, Cornelia Bessler a constaté que seulement 20% de ces jeunes avaient des parents divorcés et 5% vivaient la violence dans leur milieu familial. L'auteur en tire donc deux hypothèses: la majorité de ces adolescents a grandi dans un milieu considéré comme «normal» mais sans doute empreint d'une vie sociale restreinte. Un milieu qui a développé chez eux un caractère asocial et un complexe d'infériorité à l'égard des jeunes de leur âge, avec lesquels ils ont peine à établir des contacts. Ils se tournent alors vers des plus jeunes, ce qui explique pourquoi un quart des victimes étaient âgées de 3 à 7 ans.

Un portrait que ne contredit pas vraiment l'expérience d'Hélène Châtelain, présidente du Tribunal des mineurs du canton de Vaud: «Sur une cinquantaine de cas par année, on rencontre souvent des jeunes complexés, boucs émissaires de leur classe, écrasés par un sentiment d'infériorité. Mais on constate aussi relativement souvent d'autres cas où les mineurs ont eux-mêmes été abusés, mais pas forcément dans le cadre familial.» Une prise en charge particulière de ces délinquants sexuels, en collaboration avec l'Association Familles solidaires, a été lancée en mars dernier. «Il est trop tôt pour faire un bilan», ajoute la magistrate.

A Zurich, Cornelia Bessler précise bénéficier de l'appui des autorités pour poursuivre une thérapie de groupe qui a déjà fait ses preuves. «Ce programme très structuré, mené depuis un an et demi, a été testé sur six adolescents. Ils ont montré beaucoup d'engagement et de perméabilité», relève la psychiatre. Des adolescents qui se distinguent aussi par un parcours scolaire difficile et certains troubles du comportement mais pas par une maladie psychique telle que la psychose ou la dépression. Demeure une question: cette inadaptation de l'adolescence est-elle susceptible d'engendrer une délinquance dans la durée? «Il faudrait faire une autre étude pour savoir si ces jeunes quittent ce comportement ou bien si celui-ci se fixe. Je pense que les choses peuvent être différentes, surtout si le mineur a reçu de l'aide», conclut la psychiatre zurichoise.