L'internaute anonyme a vécu. Au congrès de Yokohama sur l'exploitation sexuelle des enfants, qui s'est achevé hier, les cyberpoliciers européens ont confirmé l'efficacité croissante des moyens disponibles pour traquer les délinquants sexuels sur Internet. «Quiconque surfe sur le Web laisse une signature électronique. Si la volonté est là et que les lois nous y autorisent, les moyens technologiques permettent de remonter jusqu'à la source», assène John Carr, directeur de l'unité de lutte contre la cyberpornographie enfantine d'End Child prostitution and trafficking (Ecpat), l'une des ONG à la pointe dans la traque contre les auteurs d'abus sexuels contre des mineurs.

La réticence des fournisseurs d'accès à collaborer, au nom de la protection de leurs abonnés, a fait l'objet d'attaques en règle: «La multiplication des cas de cyberpédophilie au sens large (consultation d'images pornographiques enfantines, stockage, diffusion, utilisation des newsrooms pour rencontrer des mineurs…) impose des mesures. Nous menons une guerre sur le Net et nous la gagnerons», tonne Sharon Girling qui, à la tête du National Crime Squad britannique, coordonna en 1998 la fameuse «Opération cathédrale», vaste rafle anti-pédophilie organisée simultanément dans 21 pays.

Alors qu'à Yokohama les organisations protectrices de l'enfance ont tiré à boulets rouges sur le Web, les représentants des forces de l'ordre affirment qu'ils ne sont pas dépassés. Interpol a mis en place depuis septembre une banque de données mondiale de photos pornographiques enfantines, accessible en ligne par les 179 membres de l'organisation policière internationale. Elle permet aux enquêteurs de savoir si les clichés trouvés dans le cadre d'une affaire de pédophilie sont nouveaux ou anciens, et éventuellement d'identifier les protagonistes ou le lieu grâce à des moteurs de recherche très perfectionnés.

«Le gain de temps est considérable. Un détective sait très vite s'il s'agit d'une nouvelle affaire ou d'un nouveau réseau», confirme Hamish Mc Cullock, responsable des trafics d'êtres humains à Interpol. La Suisse, qui s'apprête à reconstituer en 2002 une unité centrale de lutte contre le cybercrime, pourra profiter de ce dispositif. Son mode de fonctionnement a été communiqué par Interpol à Jost Herzog, chef de la centrale pour les questions familiales et chargé par le Département fédéral de l'intérieur du suivi des travaux de Yokohama.

En Angleterre, le National Crime Squad dispose en plus d'un logiciel capable de scanner les sites suspects, d'identifier les photos impliquant des enfants et de les comparer avec celles des affaires récentes. La police britannique milite pour que les fournisseurs d'accès équipent leurs serveurs de ce logiciel espion: «Le seul moyen d'attraper les cyberpédophiles est de leur tendre des embuscades virtuelles. Pour cela, une surveillance est indispensable», plaide Sharon Girling. Sa proposition a pour l'heure essuyé plusieurs refus au motif de l'atteinte à la vie privée. Les policiers s'inquiètent aussi du risque de voir apparaître des «cyberparadis» aux législations moins contraignantes qui, sur le modèle des paradis fiscaux, voient affluer les serveurs: la prolifération des sites pornographiques en Russie ou à Taïwan a ainsi été montrée du doigt à Yokohama.

Grand défi des prochaines années en matière de délinquance sexuelle et de protection des mineurs, vu l'abondance de sites pornographiques et l'explosion des cybercafés à travers le monde, Internet est donc aussi une partie de la solution: «Internet reste un outil fantastique. Les ONG ne sont pas anti-Web, poursuit John Carr d'Ecpat. En plus, l'illusion de l'anonymat fait que beaucoup de pédophiles prennent sur le Net des risques qu'ils ne prendraient jamais dans le monde réel. Ils s'exposent alors et exposent leurs complices, voire leurs réseaux.» La France espère de ce point de vue obtenir des renseignements via un site sécurisé*, ouvert depuis l'automne par le Ministère de la famille. Il permet à tout internaute ayant des soupçons sur tel ou tel site de le signaler. Ces renseignements, s'ils sont jugés pertinents, sont ensuite transmis à la justice. Il arrive toutefois que la technologie renâcle: lors d'une démonstration à Yokohama, le formulaire en ligne de signalisation ne pouvait pas être téléchargé…

*https://www.internet-mineurs.gouv.fr