Le prix du Festival international de mode et de photographie d'Hyères est constitué d'une bourse de 15000 euros... et d'un palmier. Un clin d'œil au patronyme complet de cette ville de la Côte d'Azur, baptisée du nom délicieusement désuet de Hyères-les-Palmiers, mais aussi un pied de nez aux palmes de la voisine Cannes. Evénement insolite, le Festival d'Hyères attire caméras des grandes capitales et hordes de professionnels de la mode sapés comme des cabriolets dans un Sud peuplé de retraités tannés. La manifestation composite joue le décalage de l'avant-garde festive, de la création joyeuse et des cocktails d'oursins. Son épicentre est niché sur les hauteurs de la villa Noailles, haut lieu magique, créé par Robert Mallet-Stevens selon une architecture cubiste dans les années 1920 et résidence de nombreux artistes, comme Luis Buñuel qui y a écrit son Age d'Or.

C'est dans cet écrin que le designer de modeMatthew Cunnington s'est adjugé l'arbuste du lauréat, succédant au palmarès à des grands noms comme Viktor & Rolf et Gaspard Yurkievich. Il a séduit le jury présidé par Riccardo Tisci, le directeur de la création de Givenchy, avec une garde-robe noire d'un élégant minimalisme. Eblouissants de maîtrise technique, les robes et les manteaux aux imposants drapés pareils à des fleurs abstraites véhiculaient dans leur manche une grande idée de la tradition française, de Balenciaga à Madeleine Vionnet. Ce jeune Anglais, diplômé de l'Université de Westminster, rendait hommage à sa mère, contrainte d'abandonner une fille illégitime avant de la retrouver, trente ans plus tard.

Plus déluré: le travail du Belge Jean-Paul Lespagnard, qui a remporté le Prix du public. Fofolle, gimmick, des pieds (chaussés de bottes en plexiglas à talons cornets de frites) à la tête (surmontée de perruques peroxydées Dolly Parton), sa collection faisait se télescoper blouses d'infirmière, sahariennes, collants à grosses rayures sucre d'orge et poneys brodés au point de croix.

Des pingouins couleur perle

Pas aussi radical qu'Isabelle Steger, grande oubliée du palmarès. Cette Autrichienne a fait frémir un public assommé par la chaleur du chapiteau. Têtes chenues venues se mêler aux corps juvéniles des modèles, sexagénaires aux visages longs comme un jour sans pain. Scénographie grotesque, qui a apparemment détourné les yeux du jury de l'invention formelle des vêtements: des uniformes aux proportions démesurées, costumes de pingouin gris perle aux tailles renflées. Une collection placée sous le signe du roman 1984 d'Orwell, année de naissance de la créatrice, qui a fait ses classes à l'Ecole d'arts appliqués de Vienne.

Chez les photographes, ce sont finalement deux jeunes femmes qui repartent avec les honneurs du festival et d'un jury rassemblant des personnalités diverses et prestigieuses de la mode et de la photographie contemporaine comme Urs Stahel, directeur du Fotomuseum de Winterthour. Audrey Corregan, une Française de 26 ans, qui a fait une partie de sa scolarité à l'Ecole de photographie de Vevey avant de la poursuivre à la Rietveld Academy d'Amsterdam, une filière qui fournissait plusieurs candidats, a gagné le Premier Prix. Elle présentait une série d'images de dos d'oiseaux moirés dans une lumière presque diaphane. Egalement poétique et symboliste, le travail de l'Allemande Amira Fritz a remporté le Prix spécial du jury, avec ses gerbes de fleurs posées dans des paysages naturels comme des boutons féeriques. Leur traitement sépia confère aux images une dimension extrêmement romantique, à la limite de l'écœurement.

Parmi les travaux photo, on n'oubliera pas le regard halluciné d'un marchand de fusils mis en scène par l'Anglais Spencer Murphy lors d'une foire aux armes à Abu Dhabi; ni les intrigantes natures mortes qui empruntent au glamour de la mode et au surréalisme dePhilippe Jarrigeon, un ancien diplômé de l'ECAL lausannoise.

Ce fastueux et tourbillonnant tremplin pour la jeune création s'est achevé dimanche dernier dans la liesse et les bulles de savon d'une fête mémorable. Même à tête reposée, difficile de tirer plus d'enseignement de cet événement au menu si varié. On relèvera que le jury mode a privilégié pour la seconde année consécutive le patronage au poil et l'excellence technique plutôt que l'invention formelle. Que le travail des lauréates en photographie arpente les territoires de l'intime (c'est ainsi la mère fleuriste d'Amira Fritz qui confectionne les bouquets de ses photos). Que, dans l'ensemble de la sélection, la mise en scène et les images très construites dominaient par rapport au documentaire. Que les expositions parallèles du Sartorialist, ce blogueur qui décrypte le style d'aujourd'hui en photographiant des personnages élégants dans les rues du monde entier, et de Melvin Sokolsky, photographe des grandes années Harper's Bazaar à partir de 1959, méritent le détour par le Var.

Les smokings et robes de soirée reposent dans la paix de leur housse. Mais les expositions se poursuivent à la villa Noailles jusqu'à la fin juin.