Société

«Demain», l’antidépresseur 100% bio

Jamais un film sur l’écologie n’a fait autant d’entrées. Couronné d’un César, le documentaire met en valeur la société civile, et sa capacité à inventer des solutions pour vivre mieux et durablement. Il incarne aussi les valeurs d’une génération qui ne croit plus aux vertus de la croissance. Comme Jeanne, notre fil rouge

«C’est très bien «Chocolat» mais avez-vous vu «Demain»? Il faut absolument y aller!». Le caissier du cinéma des Galeries à Lausanne ne manque pas une occasion de recommander le documentaire de Mélanie Laurent et Cyril Dion, cofondateur de l’association Colibris. Pour lui, c’est le meilleur antidépresseur de la saison. Il n’est pas seul de son avis. Le film connaît un succès sans précédent pour un documentaire écologiste. En France, où il vient de recevoir un César, il frôle les 800 000 spectateurs. Même phénomène en Suisse. La critique est enthousiaste, le bouche-à-oreille fantastique, sa réception pédagogique inespérée.

Pas de grand soir mais plusieurs petites aubes

À quoi attribuer ce succès? D’abord à ce qu’il n’est pas. «Demain» échappe au catastrophisme démoralisant, à la dénonciation hargneuse, au boy scoutisme vertueux, à la nostalgie esthétisante et à l’utopie radicale. Pour René Longet, expert en développement durable, c’est le film dont les gens avaient besoin. «C’est du quotidien en action, par et pour des personnes du quotidien. Qui en vivent, agréablement. Qui s’en nourrissent, alertes et allègres, physiquement et spirituellement. Qui en parle. Et qui le font».

«Demain», ce n’est pas la promesse du Grand Soir mais celle d’une succession de petites aubes. En sortant du cinéma, le mot «espoir» est celui qui revient le plus souvent.

 Ne mange pas de viande, sauf le dimanche

Le film s’ouvre pourtant sur un malheur annoncé: une étude cofinancée par des laboratoires de la Nasa, et publiée dans la revue «Nature», prévoit l’effondrement de notre civilisation dans les 40 ans qui viennent. Comment l’éviter? L’équipe a parcouru dix pays à la rencontre de gens qui ont trouvé des solutions en matière d’énergie, d’habitat, de transport, d’économie, d’agriculture, d’éducation ou d’organisation sociale. De l’usage de la monnaie locale à l’abolition du système de caste dans un village en Inde, des expériences opulentes de la permaculture à l’avènement d’une ville du futur, toutes les expériences sont incarnées. 

Mais «Demain» est aussi le film d’une génération, les 18-30 ans. «Ceux qui n’ont pas connu les trente Glorieuses. Mais je ne vais pas en vouloir à mes parents de ne pas jouir des mêmes avantages qu’eux. De toute manière, la croissance mène toujours à l’effondrement», dit Jeanne Gressot, 25 ans, vivant par goût en colocation à Genève. Cette étudiante en lettres français/anglais, qui aime Nicolas Bouvier – «un pionnier de la décroissance avec sa vieille voiture» – qui suit un séminaire de «digital humanities» et un autre sur Shakespeare, qui travaille un week-end par mois à la fondation Bodmer mais aussi quelques nuits comme veilleuse dans un foyer pour femmes migrantes, incarne l’esprit du film: concret, souple, optimiste, vaillant, solidaire, modeste. Elle a intégré «naturellement» les bons comportements. Jeanne circule en transports publics, vélo ou à pied (se réserve Mobility pour les cas exceptionnels), ne mange pas de viande sauf le dimanche quand elle va rendre visite à ses parents, utilise et s’amuse sur les réseaux sociaux mais ne se sent pas obligée de changer de smartphone tous les ans, adore la musique baroque et s’est prise de passion pour la salsa («C’est beau la danse à deux et ça ne coûte rien»).

L'écologie qui parle de la ville

Surtout, elle se sent profondément urbaine. «Le film accorde une grande importance à la ville, c’est ce qui me plaît. On y voit des exemples convaincants. San Francisco qui fait le pari du «zéro déchet» grâce à sa politique du recyclage ou Copenhague qui vise d’ici 2050 un bilan énergique dénué de pétrole, de gaz et de charbon. J’ai été impressionnée aussi par toutes ces monnaies complémentaires pour redonner vie au commerce local et j’adore ces jardins potagers urbains où chacun peut se servir! On s’aperçoit que les villes qui fonctionnent le mieux sont celles où les autorités sont proches des habitants».

Elle et ses amies ont aimé le film «parce qu’il offre des solutions à la portée de chacun» et qu’elles s’accordent avec le message du film: «On a tort de considérer l’écologie comme une marge alors qu’elle devrait être au cœur de nos existences. On met l’économie avant l’écologie. On se trompe de priorité». Pour justifier leurs arguments, les filles citent l’étude de l’université de Princeton, elle-même citée dans le film, qui a examiné des milliers de décisions du gouvernement américain pour savoir si elles allaient dans le sens des grandes entreprises ou de la population. A 80%, les décisions étaient liées au pouvoir économique. L’étude en concluait que les Etats-Unis étaient tombés dans un système plus oligarchique que démocratique. Jeanne qui vote régulièrement, et qui estime que c’est la moindre des choses, croit «à l’engagement politique et collectif.»

Financement participatif 

C’est le principe même de «Demain», y compris dans son financement par crowdfunding. Moins de 72 heures après le lancement de l’appel citoyen sur la plateforme KissKissBank, plus de 4180 contributeurs s’étaient manifesté, contribuant à hauteur de 87% de la somme recherchée, soit 200.000 euros, dans un premier temps. Ce qui a permis à cette équipe de six personnes de commencer à tourner, à se déplacer, à aller de l’avant sans attendre que le budget soit bouclé (en tout, le film a coûté un peu moins d’un 1 million d’euros). Jamais cette plateforme n’avait connu de collecte aussi rapide – il faut dire que le projet avait le soutien du gouvernement français qui voulait le sortir au moment de la COP21.Quelle est la contrepartie pour les contributeurs? Une liste très précise de ces prestations se trouve sur demain-lefilm.com. Cela va de son nom sur le site Internet jusqu’à des stages d’agro-écologie en Ardèche en passant par la plantation d’arbres dans une coopérative du Ghana. Un mode de production qui oblige à la transparence. Tous les contributeurs sont informés du prix des choses et des projets qui verront le jour grâce à leur manne.

L'éducation, le nerf de l'imagination

Pour leurs auteurs, et certains de leurs contributeurs, «Demain» est plus qu’un film ou un livre, c’est un état d’esprit, un manifeste. Les réseaux sociaux, où le film est très présent (près de 130 000 personnes sont abonnées à sa page Facebook), lui ont donné cette ampleur: viralité, interactivité, échange d’information.

«D’autres films sont allé plus loin. Je pense à «En quête de sens» ou «Tout peut changer». Mais «Demain» arrive au bon moment, comme si le discours alarmiste avait été épuisé, et qu’il fallait passer à autre chose», dit Jeanne. Ce «tout est encore possible» le rend très pédagogique. D'autant qu'il s'agit d'un vrai film de cinéma, avec ses héros, dont certains très drôles, sa musique, son rythme vif et ses enfilades de petites histoires qui forment un grand récit. On peut montrer donc «Demain» aux enfants sans qu’ils sombrent en dépression. En Suisse, plusieurs enfants l’ont déjà vu. Le film consacre d’ailleurs un chapitre entier à l’éducation, à «l’origine de toutes les consciences» rappellent les deux réalisateurs. «Le modèle finlandais choisi par le film est basé sur la confiance. Il va complètement à l’encontre de ce retour à l’autorité que l’on vante un peu partout» dit Jeanne qui, pour l’heure, a envie de se former, encore et encore. «Et pourtant j’ai horreur de l’image de l’éternel étudiant». Peur de l’avenir? «Non. La peur paralyse et je me sens plutôt confiante sur un plan personnel. J’ai ce dont j’ai besoin. Par exemple, à Genève, un accès facilité à la culture. Pour moi, c’est primordial.»

Les enfants moralisateurs

Si les profs sont heureux de l’effet «Demain» sur leurs élèves, pour certains parents, en revanche, c’est un cauchemar tant leurs faits et gestes sont décortiqués à l’aune des nouvelles connaissances de leurs rejetons. Les enfants sont tous un peu des Schroumpfs moralisateurs:

– «Tu as trop de mails, c’est pas bien, ça tue les arbres»

– «Je ne veux pas manger ces fraises. Elles ont pris l’avion et polluent»

– «Pourquoi on plante pas des tomates dans le parking?»

Mais s’ils sont malins, les parents pourront à leur tour rebondir sur la nouvelle conscience écologique de leurs enfants pour les inviter à éteindre dans leur chambre, à trier leurs déchets, à moins se crever les yeux sur leurs écrans ou à manger les choux plantés à 300 mètres.

Car le film incite à modifier ses comportements. Sur la page Facebook nombreux sont ceux qui disent ne plus manger de viande ou avoir changé de destination de vacances. Certains se sont mis à faire un potager sur leur balcon, d’autres ont monté une plateforme pour imaginer une monnaie locale. Dans l’entourage de Jeanne, une de ses amies a renoncé à la viande, une autre s’est inscrite dans un stage de permaculture à Zurich. Et elle? «Je regarde systématiquement la provenance de ce que j’achète. Mais le film a plutôt une fonction de vade-mecum: je me dis que le jour où je saurai mieux ce que je veux, je pourrai l’entreprendre avec un peu d’imagination.»

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