Il n’a que 41 ans, mais il déride tous les soirs des millions de téléspectateurs américains. Humoriste ayant fait ses armes comme stand-up comedian, Jimmy Fallon a un talent unique: à l’heure où Middle America, cette Amérique moyenne qui se sent de plus en plus abandonnée par les partis politiques, exprime son dégoût face aux politicailleries de Washington, l’animateur du Tonight Show joue les rassembleurs. Il présente au public américain, sous le ton davantage de l’humour que de la pure satire, les grandes figures politiques du moment en les humanisant voire en leur offrant une tribune nationale inespérée.

Né à Bay Ridge, à deux pas du pont Verrazano à Brooklyn, ce New-Yorkais a surpris tout le monde quand il a pris les rênes du Tonight Show, l’une des émissions phares du divertissement sur NBC. Le défi était pourtant considérable. Il succédait à l’animateur à succès Jay Leno sur un marché ultra-compétitif des «late-night shows», ces émissions satiriques de deuxième partie de soirée. Sa première apparition, en février 2014, au cours de laquelle il mit en scène Robert De Niro, Tina Fey ou encore Lady Gaga, fut un triomphe. Ses imitations de stars de la culture pop, sa polyvalence manifestée à travers le chant, la danse voire même quelques sons de guitare ont d’emblée séduit.

Ayant grandi à Saugerties, une petite ville de campagne longtemps habitée par des ouvriers catholiques irlandais, Jimmy Fallon est celui qui a rapatrié le Tonight Show à New York. Et cela pour une raison simple, résume le New York Magazine: le Tonight Show ne pouvait pas être réalisé à Los Angeles, où son prédécesseur Jay Leno avait établi ses quartiers, car «Jimmy Fallon ne serait pas Jimmy Fallon sans New York». Pour les aficionados de ce rendez-vous quotidien, c’est un changement culturel important, de la culture du «soleil, des palmiers et des gens sains», à en croire la description donnée par Jimmy Fallon, à celle de l’énergie, de la créativité et des excès de la vie urbaine. A NBC, si on apprécie son talent, on s’inquiète des habitudes d’adolescent de ce père de deux enfants. Bien qu’il travaille sous pression plus de douze heures par jour, quittant souvent le Rockefeller Center après minuit, Jimmy Fallon reste fasciné par le monde de la nuit. Un soir, après l’enregistrement du Tonight Show, il fut apparemment impliqué dans une bagarre au bar Niagara dans l’East Village. Le soir d’après, il offrait des tournées de vodka dans un petit bar de Chelsea. Un autre soir, il fut surpris, affalé sur le comptoir du Marie’s Crisis, un bar gay du West Village. «Tout le monde à New York a une histoire à raconter en lien avec Jimmy Fallon», souligne un ami.

Ces frasques n’ont eu jusqu’ici aucun effet sur la success story de ce quadragénaire dont l’idole a longtemps été l’acteur John Belushi des Blues Brothers. En termes d’audience, il reste le leader incontesté des émissions de divertissement de fin de soirée, devant le Late Show de Stephen Colbert (CBS), le Jimmy Kimmel Live d’ABC voire le Last Week Tonight du toujours très british John Oliver. Sa recette: une faconde sans pareille et une affabilité désarmante. Son exercice de prédilection: le «slow jam the news», un rap où il met en scène une personnalité de premier plan qui dispose d’une plate-forme unique pour vanter ses mérites devant des millions de téléspectateurs. Au début juin, il a reçu un Barack Obama enjoué qui a depuis longtemps compris que la meilleure communication passe par des canaux parfois inhabituels. Le président américain a profité de cette aubaine pour parler de la création, sous son règne, de 14 millions d’emplois depuis 2009, du succès de la réforme de la santé Obamacare et de la légalisation du mariage homosexuel. Pour clore la tirade présidentielle, Jimmy Fallon a lâché un désormais célèbre «oh yeah». Se sont déjà prêtés à cette épreuve rythmée au son de la soul groovy produite par le mythique orchestre The Roots les ex-candidats à la Maison-Blanche Mitt Romney ou Chris Christie voire même le journaliste déchu de NBC et ressuscité par MSNBC Brian Williams.

Appartenant à la nouvelle génération des animateurs des late-night shows, Jimmy Fallon pratique un humour plaisant que les mauvaises langues décriront comme étant «gentillet». Pour les invités, pas de «gotcha questions», de pièges. Une participation au Tonight Show n’implique aucune prise de risque. L’objectif de Jimmy Fallon est surtout de divertir. Le rire, selon lui, «fait vivre plus longtemps». Ses dons d’imitateur font merveille quand, déguisé en Donald Trump, il s’engage dans une conversation téléphonique avec la vraie Hillary Clinton. Bouche pincée à l’image du milliardaire new-yorkais, vocabulaire à l’avenant, il a quelque chose d’un Thierry Le Luron américain, l’impertinence et la causticité en moins. Le mérite de Jimmy Fallon est de divertir sans crisper. Son style décevra les amateurs de vraie satire. A la même heure, chaque soir de la semaine, le très articulé Stephen Colbert (à prononcer à la française) ne rate pas une occasion de clouer au pilori la médiocrité politique ambiante. II taille régulièrement des croupières à Donald Trump. A l’image de l’ex-animateur du Daily Show Jon Stewart, il fait de la politique sans en avoir l’air. Jimmy Fallon n’est pas non plus Bill Maher, le très progressiste humoriste de Los Angeles dont les diatribes sur Real Time sur HBO sont désormais réputées, ni le très sarcastique Larry Wilmore du Nightly Show sur Comedy Central.

Pour arriver là où il est, Jimmy Fallon a dû s’armer de patience. Il a abandonné ses études universitaires entamées à Albany pour se consacrer exclusivement à la comédie. Il a commencé à se forger une notoriété à travers l’émission phare du samedi soir sur NBC Saturday Night Live, avant d’animer le «Late Night» en troisième partie de soirée la semaine. Ses prestations d’acteur à Los Angeles dans le film Taxi, un navet, ou la comédie romantique Fever Pitch n’ont pas laissé de souvenirs impérissables. Au Tonight Show, plus ancien talk-show d’Amérique créé en 1954, Jimmy Fallon est visiblement plus à l’aise. NBC a même prolongé son contrat jusqu’en 2021. Assis derrière son bureau devant un décor nocturne de la skyline de New York, l’indispensable «mug» à portée de main, Jimmy Fallon n’est toutefois pas seul. Sur scène, il a un allié de taille: l’orchestre the Roots et son mythique directeur musical Questlove qui a fondé ce groupe de hip-hop en 1987 et qui a contribué à la production de la comédie musicale à grand succès «Hamilton» sur Broadway.