A trop lire Stevenson, cela devait arriver. Lorsque j'ai appris que Malietoa Tanumafili II, roi de Samoa, acceptait de me recevoir, j'ai tout de suite imaginé la scène. Un roi en costume traditionnel, un trône peut-être, des serviteurs pourquoi pas, des terribles sculptures polynésiennes partout. Voilà ce que l'on imagine lorsqu'on a remonté douze fuseaux horaires depuis la gare de Cornavin, et que l'on se retrouve le dos à la ligne de changement de date, au milieu du Pacifique sud. La réalité, qui se fiche bien du jet-lag, s'est naturellement avérée être différente de cette vision naïve.

Des fruits en offrande

C'était fin novembre dernier. Le Temps allait sous peu conclure la série des «Suisses dans le monde» avec un Tessinois qui était l'un des conseillers du plus vieux dirigeant du monde, le roi Malietoa Tanumafili II, né le 4 janvier 1913. Grâce à l'une des filles du roi, l'artiste Momoe Von Reiche (ancienne colonie allemande en Polynésie, Samoa compte beaucoup de patronymes germaniques), j'ai pu rendre visite au roi un mercredi après-midi. Son conseiller tessinois, qui m'accompagnait, avait pris la précaution d'apporter en offrande un plein panier de fruits et tubercules. Le roi habitait une maison de bois sur les hauteurs de la capitale, Apia. Toute simple, la maison n'avait pas le faste de l'ancienne demeure du gouvernement, celle que l'écrivain écossais Robert Louis Stevenson - le revoilà - s'était fait construire à la fin du XIXe siècle.

La maison était en effet sillonnée par des domestiques silencieux. Souverain depuis l'indépendance de l'archipel en 1962, Malietoa descendait de l'une des quatre vieilles familles royales des îles. Il était très respecté par les Samoans, autant sur place que dans la diaspora éparpillée entre la Nouvelle-Zélande et la Californie. Mais cet atavisme ne pesait rien en regard des qualités mêmes du roi, qui a su garantir la stabilité de son pays, entouré de micro-Etats plus éruptifs (au moment de mon séjour sur place, les Fidjiens encaissaient un énième coup d'Etat).

Un passé de rugbyman

Une fois déchaussés, nous sommes entrés dans la pièce principale de la maison, face à l'océan infini. Le vieux roi était assis dans un grand fauteuil, un drap léger sur les genoux, habillé d'un lava lava (la robe traditionnelle) et d'un tee-shirt frappé «USA». Le monarque revenait d'une série d'examens médicaux passés en Nouvelle-Zélande, à 3000 km de là. «Bienvenue! Bienvenue!» nous a-t-il lancé dans un anglais parfait, avant de nous offrir de la limonade et d'innombrables sablés qui s'effritaient sous le coup de l'humidité. Humble, plein d'humour, Sa Majesté s'est ensuite extasiée devant notre panier de fruits que lui tendait une servante assise à même le sol. C'était un magnifique vieillard, à la carrure encore impressionnante, qui portait haut son passé de rugbyman et de joueur de polo. La pièce était ornée de ses souvenirs de rencontre: une peinture de lui-même et Jean Paul II, une médaille reçue des mains d'Elisabeth II, des photographies de jeunesse, des portraits de ses ancêtres, un christ en croix, d'innombrables colliers de fleurs et de perles. Dans la vaste bibliothèque, des livres sur la Nouvelle-Zélande, où il avait étudié, mais surtout des ouvrages doctes sur les lois et la culture ancestrale de Samoa.

Nous avons un peu parlé de l'Europe, à 20000 km de là, et un peu du futur. Malietoa Tanumafili II était faible. Il avait depuis quelques années préparé l'avenir de son pays de 180000 habitants. Son successeur ne sera plus roi, mais président élu au suffrage universel pour un mandat de cinq ans. Il était l'ultime représentant d'une lignée en place depuis des siècles, mais n'en concevait aucune amertume. C'était ainsi.

Après que le roi m'eut fait promettre de lui envoyer les photos que je venais de prendre (elles mettront deux mois à lui parvenir), nous sommes partis. Il était fatigué. Mais il nous a adressé un joyeux au revoir de la main.

Malietoa Tanumafili II est décédé le week-end dernier à l'hôpital d'Apia, où il avait été admis pour une pneumonie. Il sera inhumé vendredi aux côtés de son père, Malietoa Tanumafili I, face à la mer.