Elle a écrasé sa dernière cigarette mardi dernier sur le parking de l'aéroport de Genève. Ultime bouffée aspirée goulûment. Mégot jeté, elle s'est engouffrée dans le hall avec sa valise de vacancière. Direction Bali. Vingt-quatre heures de vol. Vingt-quatre heures «sans cigarette». «Si je ne fume pas pendant deux jours, je passe le cap», se persuade-t-elle. Katharina possède deux magasins de prêt-à-porter de luxe à Genève, vit plutôt vite et est évidemment «très stressée». Le tabac lui est tombé dessus en 1995. Un paquet par jour depuis treize ans. Elle a déjà essayé d'arrêter mais a toujours repris - «je ne pouvais pas imposer à mes employés mes énervements». Elle a tenté les patchs qui lui ont donné la nausée. Même quand elle les découpait en petits morceaux. Elle a lu le bouquin d'un éminent tabacologue américain et a ainsi appris qu'elle aspirait à chaque bouffée 4000substances toxiques dont, outre le goudron et la nicotine, du plomb, de l'ammoniac, du méthanol (qui sert aussi de carburant pour les fusées), de l'arsenic, de l'acide cyanhydrique (qui était employé dans les chambres à gaz), de l'acétone, du naphtalène (un antimite). Tout cela, elle le sait. Grâce à tous ces noms barbares qui ont empoisonné sa vie de fumeuse, elle a tenu trois mois. Avant de rechuter. Pourquoi? «...» répond-elle.

Elle jure que cette fois-ci sera la bonne: «J'ai eu une double confirmation. La première: quand je respire fort, ça siffle, ça fait peur. Seconde: à Genève, maintenant, on ne peut plus fumer dans les cafés et les restaurants.» Une opportunité à saisir. Elle s'est donc monté un plan antitabac «costaud». Vacances au loin, changement d'habitudes, temples, rizières en terrasse, trekking, planche à voile. Au retour, plus de sport dans une Genève devenue non-fumeuse. «Les restos sans cendrier, c'est ma chance», dit-elle.

Patricia Borrero, infirmière tabacologue aux Hôpitaux Universitaires de Genève (HUG), trouve «exemplaire» l'histoire de Katharina: «Les gens qui veulent arrêter disent souvent: il me faut un déclic. Cela peut être un matin un peu de sang dans un crachat, une douleur dans la poitrine, un proche dont on apprend qu'il est atteint du cancer du poumon, le prix du paquet encore à la hausse. Mais cela peut être aussi l'Etat qui donne un coup de main en promulguant une loi comme celle entrée en vigueur le 1er juillet à Genève qui bannit le tabac dans les lieux publics.»

Selon la thérapeute, la combinaison idéale pour que diminue dans une société la consommation de tabac est proche de celle-ci: une réglementation contraignante, une campagne d'information soutenue sur les méfaits de la fumée et un coût qui doit rester élevé. Genève vient de réunir ces trois conditions. «On devrait donc observer une diminution sensible du tabagisme dans le canton», prédit Patricia Borrero qui cite en exemple le Royaume-Uni où 400000nouveaux non-fumeurs ont été enregistrés depuis l'entrée en vigueur de l'interdiction de fumer dans les lieux publics, le 1er juillet 2007. «Même ici, dans notre hôpital, les chiffres sont spectaculaires.» Totalement non-fumeurs depuis 2006, les HUG présentent des chiffres pour le moins flatteurs: 22% d'employés fumeurs en 1999, 15% en 2007. «Et depuis 2006, 14% de ces fumeurs ont arrêté le tabac tandis que 49% disent avoir diminué leur consommation.»

Le groupe Tabac ou Santé que préside Patricia Borrero au sein des HUG assure par ailleurs mille consultations par année auprès des patients, à la demande de ces derniers. Vingt-neuf pour cent d'entre eux franchissent le cap en cessant de fumer, grâce à toute une panoplie d'informations et de conseils très pointus ainsi qu'un long suivi. Christophe, la quarantaine juste passée, 40 à 50 cigarettes par jour, n'en est pas encore là. Ce pâtissier de France voisine a été victime d'un sévère infarctus il y a une semaine. Artère coronaire bouchée. «Il a fallu lui décrasser le tuyau.» dit un médecin. Et maintenant? Le plus dur: ne plus fumer. A l'hôpital c'est facile. En ville, c'est devenu possible puisque la France a été plus vite que la Suisse en interdisant le tabac dans les lieux publics dès le 1er janvier 2008. Mais à la maison? «Je commence le travail à 4h30 et finis vers 12h. J'arrive chez moi, je me sers un apéro, j'allume la télé et une première clope.»

La cigarette récompense, disent les spécialistes. Changer donc, là aussi, les habitudes: Christophe s'engage à marcher, sortir plus souvent le chien, s'occuper, bricoler, se lancer dans la construction de maquettes «un truc de gosse que j'aimais bien». Soudain blême, anxieux, il dit craindre par-dessus tout le geste machinal qui va chercher la cigarette dans le paquet. Tenir pendant trois minutes en buvant de l'eau ou en croquant une pomme et ça passera, lui a-t-on expliqué. Pendant trois mois, Christophe se collera un patch de substitut nicotinique. Pour compléter l'effet, il se coincera entre l'index et le majeur une Nicorette à inhaler. «Il y a le geste de porter cela à la bouche, ça m'aide.» On lui a expliqué que les récepteurs de la dépendance devraient ainsi se fermer peu à peu.

Ensuite, comment ne pas retomber, même longtemps après? Il suffit de si peu de chose: une mauvaise nouvelle, un épisode dépressif, la clope charitablement tendue lors d'une fête bien arrosée. «Il faut aussitôt communiquer, appeler», insiste Patricia Borrero.

Christophe est rentré chez lui avec plein de numéros de téléphone et l'adresse du site stop-tabac.ch, classé parmi les cinq meilleurs au monde. Il reçoit 50000visiteurs par mois. Christophe va se connecter. Car Internet c'est aussi quelque chose qui occupe les doigts.