Il paraît qu'à Paris les clientes sont revenues, hirondelles qui prolongent, d'un coup de bec en or sur le chéquier, le printemps d'une haute couture en sursis. Si l'on en croit Suzy Menkès – et l'on peut croire la plus écoutée des journalistes de mode –, une série de grands mariages a permis aux couturiers de voir une partie de leurs collections portées en vrai, et non pas seulement par des mannequins. Ungaro raconte qu'il voit débarquer dans ses salons de jeunes nubiles, riches évidemment, qui rêvent de se marier comme Cordelia de Castellane, 18 ans, à l'Ile Moustique, les pieds dans le sable, en robe blanche simple mais griffée… Il n'y a pas jusqu'à Jean Paul Gaultier, entré en haute couture il y a peu, lui qu'on prenait pour l'Alka-Seltzer d'une mode française pas remise de ses gueules de bois des eighties, qui dit avoir vendu une centaine de robes, oui, une centaine de ses raretés, à de riches bourgeoises dont l'univers gravite à mille miles de ses excentricités – à titre de comparaison, les mauvaises langues prétendent qu'à ses débuts chez Dior, John Galliano a vendu moins d'une demi-douzaine de toilettes, mais chut, passons. Depuis lors Dior est redevenue une des griffes phares de la planète, merci, même si lundi, le défilé pour lequel l'Orangerie de Versailles avait été réquisitionnée laisse un goût mitigé: oui au soir en froufrous et volants, oui-non aux cuirs de parachutistes décalés, sur des filles aux yeux battus offrant un spectacle rebattu.

Est-ce parce qu'elle se sent moins prisonnière aux entournures que la couture, pour son dernier automne-hiver du siècle, perd moins d'énergie à courir après la rue? Voyez sur les terrasses, les plages, l'été n'a jamais été aussi déshabillé, les corps jamais autant reliftés, retaillés au gymnase, recartographiés par les tatouages, réinstrumentalisés par les piercings.

A l'inverse, et on leur en sait gré, les meilleurs défilés parisiens s'appliquent cette semaine à fuir comme le bromure en pot cette bodybuildinguisation de la rue. Lagerfeld, par exemple. Pour Chanel, il jette d'arachnéens ponchos rebrodés sur des robes qui pouffent comme des parachutes, il rajoute de légères, ô très légères impressions de tournure à des tailleurs sans boutons qui s'enfilent comme la chasuble de Monsieur le Curé mais dont l'ajustement oblige l'abstinent le plus maître de ses vapeurs à prendre des douches froides. Superbes manteaux, sur les poignets et les cols desquels sont déposés des parements en soie blanche tressée à la manière des perruques des juges anglais. Irréprochable «robe fractale» gris ivoire, composée de rectangles discrètement ajustés, à porter sur tulle assorti.

Ungaro maintenant. Lui, avec ses drapés très légers, ses châles qui se mêlent de tout, avec tant de matières ocellées, portées par des jeunes femmes qui se prennent tout à la fois pour la Carmencita, des Berbères de luxe, des hautes bohémiennes et des chineuses, lui, donc, confirme une des tendances lourdes des saisons à venir: la dilution des silhouettes grâce aux volants accrochés aux chemises ou aux manches. Tons fauvistes, imprimés sans compter: on ne sait plus très bien, dans ce savant carrousel coloriste, où commence tel vêtement, où finit tel autre.

Où commence la nuit, où finit le jour, quelle est la frontière entre l'animalité et la raison, la culture et la sauvagerie, la violence et l'ataraxie, c'est la leçon de confusion, magistralement donnée hier par Christian Lacroix. Laissons de côté les grandes robes, morceaux de bravoure géométrique fluo qui ont mis la salle debout. Plissons les yeux ailleurs. La robe numéro 12, en mousseline déchiquetée et retricotée. Ou cette extraordinaire chose en vison rouge et roux, tressée à franges torsadées, nappe de couleurs indécises d'où sortent, pimpantes comme des poignards de fête, deux épaulettes de jais. Et cette veste boule en laine-mèche appliquées de feuilles végétales. Partout, dehors, dans les fitness, dans les salons de beauté, on gomme, on veut du clair et net, on fait subir au corps d'impitoyables peelings, et Lacroix, lui, avec un fourreau drapé et vrillé en crêpe violet ou grâce à l'écume produite par un long fourreau tout bouillonnant de ses plis en crête d'iris, suggère qu'entre la chienne et la louve, le jour et la nuit, l'énergie et l'abandon, il y a des vies à inventer. Et que, comme ces plumes qui jaillissent de manches pourtant tip-top en ordre, l'incertitude des heures crépusculaires peut être aimée.

Brouillage des matières, c'est aussi ce que l'on retiendra du plus accompli des défilés déroulés jusqu'ici: Jean Paul Gaultier. Là encore, des textures qui se fondent l'une dans l'autre, sans que l'œil puisse dire s'il s'agit, pour la grande robe noire et blanche portée par Natalia Semanova, de tricot, de plumes ou de fourrure. Les tweeds rustauds, les voilà ruisselants de perles. Beaucoup d'hermines, de plumes, de peaux comme pour ces gants fauves jusque par-dessus le coude que viennent customiser les poches à Natel. Manières d'organiser des cross-gender, de métisser non plus seulement des races et des tribus urbaines mais les matières premières, parmi lesquelles la plume et le poil en net regain d'affection.