D'un côté, la réplique du crâne d'un homme qui a vécu au siècle des lumières, incrustée de plus de 8600 diamants. Une œuvre de l'artiste Damien Hirst, très connu pour avoir présenté un requin dans du formol et des têtes de vaches empalées. De l'autre, une chaise longue aux courbes arrondies et recouverte de plaques de métal, conçue par le célèbre designer Marc Newson. Des deux, laquelle est moins une œuvre d'art que l'autre? Pas si simple.

La distinction semblait pourtant claire. L'art était purement esthétique. Et tout ce qui avait une fonction - une chaise, une lampe ou un vase - appartenait à une autre catégorie. Aujourd'hui, les frontières de ces deux territoires se confondent. Lors d'une vente aux enchères chez Christie's en 2006, le prototype de la «Lockheed Lounge» de Marc Newson, a trouvé preneur pour près de 1 million de francs. Un prix exorbitant pour une chaise, mais comparé au crâne diamanté de Damien Hirst qui s'est vendu récemment à plus de 100 millions de francs, c'est une aubaine. Et en plus on peut s'asseoir dessus.

Vénérer le design au même titre que l'art, c'est en tout cas l'ambitionde beaucoup d'amateurs de ces biens luxueux et rares. «Mes clients sont des collectionneurs. Ils ont habillé leurs murs de toiles ou de photographies et veulent s'entourer d'objets qui ont été créés selon une démarche conceptuelle similaire aux œuvres des artistes qu'ils affectionnent», témoigne Philippe Cramer, designer genevois. Depuis que les grands classiques du mobilier du XXe siècle se sont frayé une place dans les catalogues de ventes aux enchères prestigieuses, leur valeur atteint des sommets vertigineux. Mais l'engouement pour le meuble ou l'objet exclusif ne s'arrête pas là. Le marché s'invente désormais une nouvelle niche avec le design-art, également appelé design d'auteur. Il se vend dans des galeries ou des foires d'art contemporain aux côtés de toiles très prisées, comme en témoigne le succès du salon Design Miami, partie intégrante de Art Basel depuis 2006. Edité en séries limitées, la plupart du temps numérotées, il est produit à la main avec des matériaux nobles ou atypiques.

Et nul besoin de s'appeler Philippe Starck ou Zaha Hadid pour pénétrer ces hautes sphères du luxe. Ce domaine s'ouvre aujourd'hui aux designers émergents. Ainsi, les créateurs du studio Big-game, basé à Bruxelles et Lausanne ont déjà exposé un tapis et une lampe à la Galerie Kreo, un des lieux précurseurs du design-art à Paris. Réalisée en bois léger utilisé habituellement dans la confection de maquettes, la liseuse «Woodwork» a été produite à seulement huit exemplaires. Le soir du vernissage, six pièces se sont vendues. Suivant la logique du marché de l'art, les deux exemplaires restants voient aujourd'hui leur valeur augmentée de 25%. «C'est typiquement un objet qui intéresse les collectionneurs et pas les producteurs de design industriel. Il est beaucoup trop fragile et trop expérimental», explique Augustin Scott de Martinville, coassocié de Big-game.

Enthousiasmés par ce succès, les Lausannois élaborent en ce moment un modèle revisité en aluminium destiné à la grande distribution. Et ils ne sont pas les seuls. Philippe Cramer jongle lui aussi entre design industriel et design-art en développant parallèlement deux collections: l'une en série limitée, et l'autre, déclinée en grand nombre, accessible au grand public. «La première me permet d'explorer des techniques, des formes, des typologies ou des nouvelles technologies. C'est un terrain de recherche très vaste dans lequel la créativité ne connaît quasi pas de limite», se réjouit le designer genevois.

En misant sur ce créneau, les designers jouissent d'une rémunération et d'une image très valorisante. Erigés au rang d'artistes, ils peuvent laisser libre cours à leur imagination sans les contraintes de la grande distribution. Tout l'inverse des designers industriels qui travaillent souvent collectivement et dans l'anonymat. «La volonté de produire des petites séries est conforme à un marché avide de nouveaux objets d'investissement luxueux, exclusifs et novateurs», confirme Lysianne Léchot Hirt, responsable de la recherche en design à la Haute Ecole d'art et de design de Genève. Mais la floraison du design-art ne fait pas que des partisans. Certains l'accusent d'opportunisme. «Le design d'auteur s'approprie la valeur culturelle et symbolique de l'art. Il mise sur la plus-value que notre société accorde à ce dernier. Du coup, il devient très élitiste et s'éloigne d'une des ambitions premières du design qui est de démocratiser le beau et améliorer le quotidien des individus», observe Lysianne Léchot Hirt, qui a par ailleurs fait partie du comité scientifique du colloque AC*DC (art contemporain/design contemporain) qui a eu lieu en octobre dernier à Genève.

Malgré le rapprochement des territoires art-design, leur différence est encore nette: l'écart important entre le prix de la chaise de Marc Newson et celui du crâne de Damien Hirst le confirme. Le mobilier n'est donc pas prêt de voler la vedette à l'art. Néanmoins, ce nouveau champ qui laisse une grande liberté à la créativité pourrait faire émerger des révolutions esthétiques fortes: «Les objets nous séduisent de manière directe et simple; ils suscitent en nous un désir d'appropriation. Contrairement aux œuvres d'art, ils sont familiers. Ils peuvent peut-être ainsi être les véhicules simples et efficaces de discours et de pensées qui vont faire évoluer notre rapport aux objets, à notre environnement. Ils vont imposer des formes, des matériaux et des usages nouveaux.» Et Lysianne Léchot Hirt de conclure que dans le meilleur des cas, les objets dits de design-art sont à la fois simples comme les produits du design industriel conventionnel et complexe comme les plus belles œuvres d'art.